De tous temps, il est des choses qu'on a crues immuables. Et de tous temps, on s'est rendu compte qu'il en était d'autres qui ne l'étaient pas tant que ça, à moins de couper quelques têtes.
La Terre est ainsi restée plate bien longtemps grâce à la bienveillance des autorités concernées et, surtout, respectées, avant de devenir ronde pour tout le monde, ou presque. Mais encore aujourd'hui, on est en droit de se demander si elle l'est vraiment. Après tout, c'est seulement ce qu'on nous en a dit. Et c'est ce qu'on a vu sur des "images", à la provenance bien moins certaine que notre prochain repas. Alors que pour nous, elle pourrait tout aussi bien être carrée ou pyramidale qu'on serait de toutes façons trop près pour s'en rendre compte. Et d'abord, si elle l'était réellement, on insisterait pas autant là dessus.
C'est comme les dinosaures, ça ! Tenez, depuis tout petit on nous rabâche qu'il a existé, à une époque trop lointaine pour qu'on se la figure, des lézards trop gros pour qu'on puisse se les imaginer, et qui ont de toutes façons disparu depuis tellement longtemps qu'on ne peut les rencontrer que dans des films à gros budget et qu'on est incapable d'avoir une quelconque certitude sur la couleur de leur peau. Et on attend de nous, à un âge où on espère encore impatiemment la visite annuelle du Père Noël, non seulement qu'on l'accepte, mais également qu'on apprenne le nom de chacune de ces grosses bêtes dont on ne nous reparlera plus jamais ensuite.
De même, on a tendance à dire que le rythme biologique d'un être humain, et de la plupart des animaux avec lui, est circadien. Et pourtant, on se trompe. La vie a simplement pris l'habitude de fonctionner selon le rythme de sa planète d'accueil. Il suffirait d'en changer pour s'en rendre compte, ce qui est assez facile à dire, je le reconnais. Et puis je ne vous promets pas une adaptation immédiate non plus.
D'ailleurs, Valérie ne m'aurait certainement pas contredit s'il avait eu son mot à dire.
Pour une fois depuis plusieurs êmes, il avait eu droit à une nuit de repos paisible. Heureuse, même.
Pour l'heure, il examinait vaguement la charpente, y cherchant une quelconque motivation de quitter ce foyer d'emprunt. Pourtant, il fallait bien qu'il retrouve Cairros, et ce pour plusieurs raisons. Tout d'abord parce que lui seul semblait être correctement informé sur l'Auteur et la menace qu'il représente. Ici, personne n'en avait jamais entendu parlé, et pour cause : s'ils étaient sous sont contrôle, même inconscient, il y avait peu de chance qu'ils puissent s'en plaindre. Et ensuite, par correction. Le vieil homme l'avait aidé depuis... euh... depuis toujours en fait !
Et d'ailleurs pourquoi l'Auteur, s'il contrôle les villageois hobbits, ne s'est pas rendu compte de sa présence ? Peut-être qu'il n'est pas si redoutable que ca finalement. Ou peut-être qu'il était déjà en route...
Cette fois-ci, Valérie en était convaincu, il fallait qu'il retrouve Cairros, au moins pour essayer d'en apprendre plus de cet homme aussi emphatique que peu loquace.
Lorsqu'enfin frémit le nez de Verticea, ce qu'il interpréta comme une ébauche de réveil, Valérie se dégagea délicatement de son étreinte et se leva. Il alla se planter devant la fenêtre, rêveur, et regarda les premiers rayons du soleil faire rougir les plaines cultivées de leurs caresses lassives. Oui, ce matin il se sentait l'âme d'un poête. D'un poête à la frivolité réservée à un public averti, mais d'un poête malgré tout.
- Mmma quoi penses-tu ?
Lorsque Valérie se tourna vers elle, Verticea avait les yeux grands ouverts, et ses cheveux avaient profité de la nuit pour revendiquer leur indépendance dans un attentat flagrant aux bonnes moeurs.
- Il va falloir que je parte. Tu sais, il faut au moins que...
- Ne t'inquiète pas, je le sais.
Verticea s'assit sur le rebord du lit et remit un peu d'ordre dans ses cheveux. Elle était quasiment nue et seul un morceaux de drap, envouté par les formes délicates de la jeune femme, flânait discrètement autour de ses jambes. Valérie en eût d'abord le souffle coupé, puis il laissa tomber son regard vers le sol, sentant ses convictions l'abandonner et ses yeux devenir humides. L'instant d'après, Verticea avait sa tête posée contre son torse, ses bras encerclant tendrement sa taille, une de ses mains remontant jusqu'à sa nuque.
- Mais tu seras toujours le bienvenu ici. Et rien ne t'empêche de ramener tes amis.
Valérie s'était enlisé dans un douloureux mutisme sentimental. Verticea le laissa seul un instant, le temps de récupérer ses atours et de les saillir. Puis, elle s'attela à la préparation d'un petit-déjeuner copieux. Ce qui fit émerger Valérie. Il vint fébrilement prendre place devant une tisane aux essences de plantes indigènes.
- Tu as raison. Je vais aller les chercher, et puis je reviendrais. Ensuite, on verra...
Verticea se retourna et lui sourit. Elle sortit un petit pain brioché de son four qu'elle déposa ensuite sur la table, aux côtés d'un assortiment aussi abondant que varié de garnitures lui étant destinées.
Puis, ils partagèrent le bonheur d'un petit déjeuner à peine picoré au milieu d'une couette bien charnue de béatitude.
Quand ils eurent terminé, Valérie s'empressa d'aider Verticea à finir de débarrasser. Et pendant qu'elle mouillait soigneusement la vaisselle pour que leur contenu ne fusionne pas définitivement avec elle, il vint l'enlasser. Comme elle ne se laissait pas détourner de sa tâche, il entama quelques recherches superficielles sur l'anatomie féminine. Dans un esprit purement scientifique, bien entendu. Un étrange soucis de rigueur le poussa à parcourir ainsi tout son corps de ses mains. Il croisa ses bras devant son ventre et remonta jusqu'à se saisir de ses seins. Verticea prit une sérieuse inspiration pour finir son travail alors qu'il parcourait la cambrure de ses reins. Il s'aperçut ainsi qu'en fait d'habillage, elle ne s'était contentée que du strict nécessaire, au point de n'avoir passé qu'une robe. Il se livra alors à de plus profondes investigations, menant sa partenaire jusqu'à un exquis soupir de plaisir.
Puis, comme elle en avait terminé avec la plonge, elle repoussa ses mains et se retourna pour l'embrasser. Elle découvrit qu'elle n'était pas la seule que l'ambiance avait enflammée. Alors, elle le poussa en arrière jusqu'à ce qu'il s'écroule sur le lit et termina de lui faire perdre la tête en le caressant lassivement. Lorsqu'enfin elle l'accueillit en elle, tous deux cédèrent à une passion ardente indescriptible. Laissons ici notre couple dans son intimité, et gardons nous de tenter la moindre description de leurs ébats, aussi exaltants soient-ils.
Après de longues minutes, on put voir Verticea accompagner Valérie jusqu'à la salle du conseil, dont la proximité avec la taverne était telle qu'un observateur extérieur n'aurait pas été capable de distinguer l'une de l'autre. Sans doute s'agissait-il ici d'une forme pure de démocratie participative.
Un bonhomme rondouillard disposant d'une longue barbe taillée en W en ressortit bientôt avec eux, un trousseau à la main, pour ouvrir à Valérie les réserves en nourriture et en équipement.
Valérie fut comblé de toutes sortes d'ustensiles pratiques et de vivres baignées dans le sucre ou le sel. Cependant, il ne reçut pour toute arme qu'un couteau similaire à celui qu'il avait eu en main face à la grosse bête de la veille, dont il avait appris depuis qu'il s'agissait d'un Baraskouaire.
- Vous n'allez pas partir tout de suite, vous prendrez bien le p'tit verre du revoir avec nous !
Le hobbit bedonnant ne s'attendait visiblement pas à affronter un refus. Aussi, Valérie ne vit pas le moindre inconvénient à remercier comme il se doit ses "demi"-frères : devant un verre.
- Oui, volontier !
Il s'assirent tous trois à une table qu'occupaient déjà deux autres membres du conseil que Valérie avait déjà rencontrés pendant la visite guidée du village. L'un d'eux, un homme relativement maigre pour la moyenne locale, affirma un intérêt certain pour l'excursion de Valérie.
- Vous savez où se trouvent vos amis ?
- A vrai dire je n'en ai aucune idée. En fait, c'est... euh...
Valérie leva les yeux vers un point de la toiture qui représentait sûrement pour lui la projection d'une partie confuse de son esprit. Verticea, comme à son habitude, saisit la détresse de son compagnon.
- Mussang aurait vu un nain à la Taverne du Jus d'Anork.
- Je me demande bien ce qu'il faisait encore fourré par là bas c'ui là !
Valérie n'aurait pas pu dire s'il s'agissait d'une gaffe de la jeune femme ou si elle avait volontairement dénoncé un de ses camarades un peu trop porté sur le tourisme spirituel. Quoi qu'il en soit, il y aurait bientôt un hobbit, si ce n'est plus, qui regretterait d'avoir été trop bavard...
L'homme qui les avait accompagnés poursuivit la conversation.
- Mais peu importe ses raisons, nous verrons ça plus tard ! Pour l'instant, nous en sommes à discuter avec notre ami qui va bientôt s'en aller. D'ailleurs, par où allez-vous passer ?
- Par où me conseilleriez-vous de passer ?
- Le plus simple, ce serait de prendre la Route de la Terre jusqu'à rejoindre la Grand Route. Les deux sont sûres, et comme la Taverne se trouve sur la Grand Route, ça tombe plutôt bien.
- Et bien...
- Non, ce n'est pas une bonne idée.
Verticea suivait avec intérêt la conversation, mais la proposition qui venait d'être faite la dérangeait. L'homme reprit.
- De toutes facons, je ne vois pas vraiment d'autres solutions !
- Peut-être, seulement il cherche à être discret, et votre solution reviendrait à placarder son portrait tout le long du chemin en indiquant l'endroit où il se rend. Non, il faudra qu'il passe par les Bois Mouvants.
- Les B... mais tu es devenue folle ! Je ne tiens pas à perdre un seul ami de plus dans ces bois maudits !
- Ecoute, il est recherché par quelqu'un sans même savoir pourquoi. Ca ne te rappelle rien ?
Le temps sembla suspendu quelques instants, jusqu'à ce que l'homme ramène sa tête en arrière et parte s'installer au fond de son fauteuil.
- Oui, bon, peut-être, mais je continue à penser que c'est une mauvaise idée...
- Euh... est-ce qu'on pourrait m'expliquer de qui il faudrait se rappeler ?
Valérie peinait à suivre la conversation, et il suffisait qu'un détail ne soit qu'à peine évoqué pour l'abandonner au fin fond d'une hostile forêt verbale. Et dans ce cas, autant le laisser de côté pour décider de son sort... Verticea éclaira sa lanterne.
- Certains hobbits ont eu des ennuis par le passé avec un groupe de fanatiques religieux. Ils se sont autoproclamés représentants officiels d'une religion inventée de toute pièce à partir de superstitions locales.
- Oui, comme toutes les religions finalement.
- Ce n'est pas moi qui te contredirais là dessus. Il demeure cependant un grand nombre d'évènements inexplicables. A chacun ensuite de les attribuer à quoi bon lui semble.
- Et ces fanatiques ont un chef je suppose ?
- Oui, et c'est le pire de tous, évidemment. Sinon il n'occuperait pas le plus important des postes.
Valérie se souvenait de l'instant où, pour la première fois, il s'était retrouvé proche de l'Auteur. Il ne pouvait pas le voir mais l'avait entendu, et il fallait avouer que l'image du "gourou" correspondait assez bien aux évènements de ce jour là. Mais il était clair qu'il ne désirait pas spécialement l'affronter, surtout si son objectif était de le maintenir en vie quoi qu'il arrive, puisqu'il avait dit avoir "besoin de lui". Même si l'autre choix s'appelait les "Bois Mouvants".
- Et que sont exactement les Bois Mouvants ?
Verticea sembla prendre conscience qu'il aurait bientôt à déhambuler seul dans cet endroit au nom lugubre. Comme ses yeux devenaient humides, elle tourna la tête et mit sa paume devant sa bouche. Le troisième homme, assis à côté d'elle et seul membre du conseil qui n'avait pas encore parlé, prit la peine de répondre à la question. Il était sans aucun doute le plus vieux de tous, et sa voix était empreinte d'une sagesse ineffable.
- Les Bois Mouvants sont une énigme pour nous tous mon enfant. Certains de nos compatriotes y ont disparu. D'autres en sont revenus en racontant des histoires parfois fantasques, mais toujours morbides. Tu es des nôtres, et nous n'allons pas te mentir : nous ne savons pas vraiment quels sont les réels dangers que ces Bois présentent pour toi, ni même pour nous. Tout au plus nous pourrions te demander de rester sur tes gardes, mais il semble évident que tu n'as pas besoin de nos conseils pour ca. Tu n'es pas un guerrier, et nous non plus. S'il faut vraiment que tu traverses ces Bois, nous ne pouvons donc que te souhaiter bonne chance et attendre de tes nouvelles.
- Et il n'y a aucun moyen de contourner ces bois ?
- Sans passer par la route, c'est impossible. Et si c'est bien la personne dont nous avons parlé qui te recherche, tu peux être certain que les routes sont surveillées, et que ton visage est connu de tous.
- Mais comment est-ce possible, il ne m'a jamais vu !
Verticea sursauta et se retourna vers Valérie.
- Tu... ne l'as jamais vu ?
- Non, pas tout à fait. Je l'ai seulement entendu. Je vous avais bien dit que je n'avais aucune idée de la raison pour laquelle il me recherchait.
- Alors dans ce cas tu n'as plus grand chose à craindre de lui !
- Comment compte-t-il me rechercher alors ?
- Moi je suis certaine qu'il t'as déjà oublié !
Valérie n'en était pas aussi convaincu. L'Auteur l'avait bien retrouvé la première fois. Ou au moins il savait où le trouver, puisqu'il s'était rendu sur les lieux en personne. Et même s'il n'avait pas remarqué sa présence dans les environs, comment être certain que l'Auteur ne le retrouverait pas s'il retournait sur la route où il avait par deux fois eu des ennuis ?
- Je pense que je vais passer par les Bois.
- Non ! Ne fais pas ca, tu n'as plus rien à craindre si...
- Verticea, je suis désolé si mon choix ne te convient pas, mais j'ai des raisons de penser que la route représente un bien plus grand danger que ces Bois "maudits".
Et quelque part, il n'avait pas tort.