L'anork ne s'attaque généralement pas à l'homme. On pourrait y voir une marque de faiblesse ou de bêtise, mais dans son cas il s'agit de l'exact inverse. L'anork sait qu'il n'a pas les moyens de
lutter contre l'humanité et sa technologie, aussi peu avancée soit-elle. Il a bien vu ce qu'il était advenu des espèces les plus farouches. Celles qui n'ont pas disparu se cachent désormais par
peur de l'Homme. L'anork, lui, n'a pas peur : il se tient à l'écart autant que possible, va parfois faire un tour près d'un village pour surprendre quelque nouvelle invention humaine, et retourne
ensuite près des siens, sa curiosité satisfaite.
Mais ne jugeons pas l'animal trop vite, car celui-ci n'a pas que des qualités et son intelligence n'atteint pas non plus des sommets dans tous les domaines. En effet, comme la plupart des êtres
vivants, il lutte constamment contre ses pairs, accompagné de tout un tas de concepts subjectifs tels que le pouvoir, le territoire, ou la transmission de ses gênes. Son intelligence lui a bien
permis d'établir quelques bribes de socialisation, et l'anork s'est réuni en clans. Mais ce qui opposerait normalement deux individus opposent désormais des clans entiers, ce qui ne fait que
rendre les conflits plus sanglants, et plus longs. Dans de telles circonstances, l'animal est capable de déployer des quantités tellement grandes d'énergie qu'on le soupçonne d'une certaine façon
d'accélérer son métabolisme. Plus d'énergie, plus vite, et leur conséquence directe, plus d'appétit !
Alors, quand les lièvres n'y suffisent plus, il faut trouver de plus gros morceaux de viande. Et s'il y a un animal à qui le rôle correspond parfaitement, c'est bien l'Homme. Fragile, presque
sourd, au moins autant anosmique, aveugle à la première occasion, assez gros pour nourrir le clan une journée, pas assez pour poser des difficultés logistiques... le candidat idéal, vraiment.
Et parfois, un cri déchire la nuit...
- Wizefaygl ... ?
Il faisait encore nuit, mais il y avait du bruit, assez pour témoigner d'une grande agitation, quelque part dans la forêt. Valérie avait monté la garde le premier, et il n'avait pas dû dormir
bien longtemps. Le feu, bien qu'entretenu, faiblissait, mais les braises dégageaient encore beaucoup de chaleur. Et face à lui, Valérie commençait à distinguer une masse ahurie ressemblant
vaguement à Cairros. Et à l'endroit même où Talec aurait dû monter la garde, rien. Il s'assit et constata qu'il n'était pas le seul à avoir disparu. Leur invité surprise aussi s'était absenté,
laissant derrière lui l'étoffe qu'il lui avait prêtée.
Cairros s'en était aperçu, et déjà il tirait de son sac sa machette. Elle ne risquait pas de se révéler utile tant qu'on aurait pas élucidé le mystère, mais sa présence rayonnait malgré tout
d'une aura réconfortante. Tous deux se levèrent et s'approchèrent du couchage de Talec, puis de celui d'Al. Dans l'obscurité insistante, ceux-ci semblaient parfaitement intacts. Cairros alla se
saisir d'une branche qu'il enflamma, et revint éclairer les lieux. Dans l'herbe tendre de la nuit, on pouvait distinguer des traces de pas s'éloignant du campement.
Puis, le sol trembla.
- Encore des Anorks ?
- Sans doute. Reste à espérer qu'il ne viennent pas par ici.
- Alors qu'allons-nous faire ?
- Remonter ces traces.
La piste les guidait droit dans la gueule de l'anork, et ils le savaient. Mais même si Cairros n'aurait pas été contre la perte d'une certaine personne, il éprouvait cependant beaucoup
d'affection pour Talec, et refusait de l'abandonner. Au bout de quelques minutes à remonter la piste, celle-ci disparut. Non sans quelque inquiétude, ils fouillèrent aux alentours et tombèrent
sur une autre trace : une empreinte de patte.
- Je suis là.
Ces quelques mots, fébrilement prononcés, provenaient de quelque part sur leur droite. Al s'y trouvait assis contre un arbre, une main sur son flanc. Apparemment, il était blessé.
- Al, que faites-vous ici ?
- Les anorks...
- Ils ont attaqué ?
- Foutre des dieux Valérie, tu vois bien qu'il se moque de nous. C'est une ruse, rien de plus. Ce n'est pas lui qui était de garde, et Talec n'aurait pas laissé un seul anork s'approcher à moins
de cent mètres sans nous réveiller immédiatement !
L'intervention de Cairros avait laissé la place à un flottement embarrassé. Ce à quoi Valérie remédia, espérant bien mettre de la distance entre les deux hommes.
- On devrait au moins écouter ce qu'il a à nous dire.
Al semblait exténué, sa tête faisait des aller-retours de droite à gauche. Il semblait sous le choc, et cherchait ses mots.
- Je... j'étais...
Il inspira bruyamment, et décocha une grimace.
- J'étais parti céder à... à quelques nécessités physiologiques. J'étais pas bien réveillé, et je me suis fait surprendre par un anork. Par chance, du moins pour moi, Talec m'avait suivi, et est
intervenu. Seulement voilà, il y avait deux anorks, et lui aussi s'est fait surprendre.
- Ha haaaa, ça tient pas debout ton histoire là ! S'ils étaient deux, comment tu as pu t'en sortir, toi, sans aide !
Cairros s'était placé de profil et pointait son index vers Al pour ajouter à l'aspect dramatique de la situation. Valérie se demanda comment son ami pouvait trouver matière à faire son cinéma en
pareille occasion.
- Je... je m'en suis sorti grâce à ceci.
Al prit la peine de lever un bras et de tendre sa main vers les deux compagnons. Il l'ouvrit et révéla un morceau de fiole brisée au milieu de sa paume tachée. Valérie n'eut pas le temps de se
demander de quoi il s'agissait avant que Cairros n'intervienne.
- Espèce de salaud ! Tu as condamné Talec par ta lâcheté !
- Mais... je n'avais pas le choix
- Est-ce que quelqu'un pourrait me dire de quoi il s'agit ?
Valérie refusait de se perdre à nouveau dans une conversation sur ce monde et les connaissances générales dont il était dépourvu. Son ami lui expliqua.
- C'est de l'Errena Rubida. Une plante...
- Hum, l'Honneur des Nains, oui. J'en ai déjà entendu parlé.
- Mais comment...
- C'est une longue histoire, mais nous verrons ça plus tard. Mais en quoi est-ce que ça aurait condamné Talec ?
- C'est simple. Les effluves de cette essence repoussent la plupart des animaux, et notamment les anorks. En les repoussant de lui, il les a forcés à partir, en emportant Talec avec eux : ils
n'allaient pas laisser à manger sur place !
- Mais je n'avais pas le choix !
- Si, tu aurais très bien pu combattre, espèce de...
- Calmez-vous ! Je pense qu'on a mieux à faire que ce genre de joute verbale puérile. On doit retrouver Talec. Par où l'ont-ils emmené ?
- Tu ne comptes quand même pas...
- Par où sont-ils partis ?
- Bien, par ici.
Al désigna du doigt une partie de la forêt.
- Mais c'est du suicide que d'y aller. Et puis votre ami est sans doute déjà mort !
- Ca, c'est vous qui le dites. Allons-y.
- Mais vous n'allez pas me laisser ici !
- Si justement, c'est là que vous avez brisé la fiole, et jusqu'ici ca vous a plutôt été profitable. Tâchez de ne pas trop vous éloigner.
Cairros fit glisser quelques mots vers Valérie.
- Et s'il levait notre camp et partait avec ?
- Je crois sincèrement que c'est à l'exact opposé de ce à quoi il veut parvenir. Je pense que nous n'avons pas à nous en faire. Allez.
Après avoir vérifié suivre une trace valable, afin de ne pas tout miser sur la parole d'un homme suspect, Valérie et Cairros se dirigèrent vers ce qu'ils espéraient, ou du moins ce que Valérie
espérait, être leur nid. Valérie en avait déjà vu un, et ça ne lui posait aucun problème, mais Cairros était plus réservé, et redoutait la proximité d'un tas d'animaux carnassiers en pleine
période de chasse à l'Homme.
Au bout d'un moment, ils parvinrent à percevoir les hurlements sinistres et autres gémissements caractéristiques d'un nid d'anorks. Ils craignirent le pire, et Valérie se demanda ce qu'il aurait
bien pu espérer d'autre. Peut-être un accueil chaleureux avec des danseuses à moitié nues et jetant des fleurs alentour, ainsi qu'un escalator pour aller secourir son ami ? Quoi qu'agréable, ça
n'avait vraiment rien d'héroïque. A cette idée, Valérie se rémémora les instants passés avec Verticea. Depuis qu'il avait retrouvé ses amis, il n'avait pas eu beaucoup de temps pour penser à
elle, et à vrai dire ce n'était pas non plus le moment. Il rangea ses souvenirs dans la petite boîte notée "Souvenirs inoubliables à se remémorer en cas de déprime" et reprit ses esprits.
Ils étaient maintenant assez proches du nid pour entendre ce qu'il s'y passait. Par réflexe, ils s'étaient accroupis, puis allongés, pour ramper jusqu'au plus proche possible en restant discret.
Par chance, les anorks choisissaient toujours un endroit entouré de buissons pour y nicher leur douillet foyer, afin d'éviter qu'un animal n'y tombe involontairement. Non pas qu'ils étaient
contre le fait d'avoir de la nourriture qui leur tombe sur la tête, mais surtout contre le fait qu'elle puisse choisir leur tête, pour tomber. La leur ou celle de leurs petits, bien entendu. Et
même si l'anork n'a pas réellement de prédateur, l'intelligence dont il fait preuve revêt comme toujours ce petit côté paranoïaque qui fait de nous de pauvres crétins parmi tant d'autres. Comme
si le premier défaut de l'intelligence était de se rendre compte à quel point nous sommes fragiles. Mais revenons-en plutôt à nos mout... héros. Et quels héros n'est-ce pas. Bref.
Valérie, donc, et Cairros, tendirent l'oreille pour tenter de capter quelques indices sur le contenu du garde-manger des grosses bêtes, là en bas. Et même s'ils durent attendre de longues
minutes, ils ne furent pas déçus.
- Oh putain des dieux ! Quelle merde !
Apparemment, un humain avait été capturé, bien qu'il ne fût pas convaincu de la nécessité d'être invité pour le prochain repas.
- Hey toi, espèce de grosse saloperie poilue, tu voudrais pas me faire sortir de là.
L'individu gueulait si fort qu'on se demandait s'il ne cherchait pas à servir d'apéritif prématurément.
- Non mais t'as vu ce que t'as fait ! J'me suis tordu la cheville avec vos conneries ! Déjà que j'y ais pas de pied... enfin, pas digne ce nom...
Bon, là, en effet, le doute n'était plus vraiment permis. Pour les retardataires, il s'agissait bien de Talec. Oui ben fallait suivre, hein.
- Il faut lui montrer qu'on est là, que tout n'est pas perdu.
Valérie chuchotait le plus bas possible pour ne pas éveiller de soupçons aux centaines de kilos de pression par machoire qui vaquaient à leurs occupations à quelques mètres de là.
- Moi je veux bien, mais encore faut-il qu'il veuille être secouru !
- C'est-à-dire ?
- Quand tu l'as rencontré, il voulait mourir. Maintenant, il a l'occasion. Peut-être que ce n'est pas une mort très agréable, mais au moins c'est une mort.
- Mais on ne le reverra plus !
- Qui sait.
- Bon, peu importe, il faut lui signaler notre présence, c'est le moins qu'on puisse faire.
- Comme tu voudras.
- Je vais faire le tour du nid pour y jeter ceci.
Valérie était en train d'emballer un caillou dans un morceau de tissu provenant de son maillot.
- Ensuite, je reviendrais aussi vite que possible. Avec un peu de chance les anorks le remarqueront et quelques uns iront voir de quoi il s'agit.
- Et s'ils cherchent tout autour du nid ? Ou s'ils te voient ?
- Je n'y ai pas pensé. Je n'ai qu'à faire en sorte que ça n'arrive pas.
- Ah ben je suis rassuré merci...
Valérie s'exécuta. Il jeta son petit leurre et entama le retour à allure soutenue. Un petit anork, ce qu'on appellerait sans doute un anorkiot, ou un anorkin, mais pas un anorkon, c'est trop
vulgaire, se mit à aboyer, puis d'autres le suivirent. Talec y mit du sien.
- Les gars, c'est vous ?
Comme s'il attendait une réponse...
De toutes façons, de qui d'autre aurait-il pu s'agir ?
Deux anorks de taille moyenne s'élancèrent et atterrirent à l'endroit exact où Valérie s'était posté quelques secondes auparavant. Celui-ci avait fait la moitié du chemin du retour, mais
s'immobilisa en espérant que les deux bêtes s'éloignent. Au lieu de ça, elles reniflèrent quelques secondes le sol, et remontèrent jusqu'à Valérie avant même qu'il ait eu le temps de s'en rendre
compte. Elles le reniflèrent, aboyèrent à leur tour en sa direction, et revinrent au nid.
Talec était au courant de leur présence, ce qui constituait déjà une demi-réussite de sa mission. Maintenant qu'il ne risquait plus grand chose, Valérie lui répondit.
- Oui, on est là. On va t'aider !
- Ah, vous tombez bien. Dites, les gars, je vous aime bien et tout, mais vous voudriez pas me tirer une flèche en pleine tête, ou un truc du genre ?
Merci une fois de plus de m'avoir lu, et pour votre commentaire, c'est toujours un plaisir, d'autant plus que vous êtes le seul !