Parfois, le sommeil ne tient pas à grand chose. Un simple battement d'aile et les paupières s'empressent de suivre.
Valérie se réveille. Tranquillement, pour une fois. Il a bien dormi, le soleil est déjà levé et innonde la forêt d'un regard doré. S'il fallait que Valérie classe les meilleurs réveils de sa vie,
celui-ci serait sans aucun doute le second après celui aux côtés de Verticea. La forêt, sans doute encore humide de la rosée du matin, exhale un festival de senteurs boisées capables de procurer
une telle joie de vivre qu'elle en transformerait n'importe quel dépressif en ambassadeur hobbit. Et les dieux savent comme lorsqu'il s'agit d'avoir une vie agréable ceux-ci sont bien lottis.
Pris d'un doute, Valérie scrute les environs d'un oeil inquisiteur mais, par chance, il est encore seul. Ou presque, si l'on excepte le petit oiseau sur le panier de fruit. Celui-ci semble
d'ailleurs se régaler...
- Bah ?
Le petit panier, fait de tiges tressées, est rempli de végétaux multicolores, manifestement commestibles. Il y a, posé dessus, une feuille qui ressemble à celle d'un bananier. Celle-ci n'est pas
totalement verte, non, on dirait qu'elle est malade et quelques parties sont décolorées. C'est amusant, les tâches plus claires semblent former des lettres et...
Valérie s'assis dans son couchage et examina la feuille. En effet, la décoloration paraissait volontaire et formait comme un mot : "INOV?". Non, la dernière lettre ne ressemble à rien. Peut-être
est-ce le signe caballistique d'une malédiction destinée à s'abattre sur le premier lecteur de l'enchantement ? Mais quel étrange personnage ferait don d'un panier de fruits pour ensorceler ses
victimes ? Ou peut-être n'est-ce qu'un simple message dans une langue inconnue ! Après tout, les Russes ont bien quelques lettres en commun avec nous alors que d'autres nous sont parfaitement
étrangères...
Les Russes ? Mais qu'est-ce que ce mot pouvait bien signifier ?
Cruel inconfort que celui d'avoir l'impression de connaître quelque chose sans savoir ce que c'est exactement. Tel une partie privée que l'on aurait organisée chez nous mais à laquelle on nous
défendrait l'accès, notre cerveau refuse de nous laisser mettre le doigt sur l'information. On s'épluche les méninges comme on fouillerait des yeux une pièce sombre sans réussir à identifier le
moindre objet. Valérie n'a rien oublié, mais il n'arrive pas à s'en souvenir. Pire, il n'arrive même pas à y réfléchir.
Et si c'était ça, la malédiction !
La feuille retombe lourdement après avoir été repoussée d'un geste vif. Son poids la penche face à Valérie, et forme à ses yeux un nouveau mot : "KAONI".
Quoi qu'il n'évoque rien de plus précis que son prédécesseur, ce mot n'en demeurait pas moins lisible, ce qui constituait déjà un certain progrès.
Valérie rassembla ses affaires. Il lui restait encore deux journées de marche, et ce n'était pas le moment de perdre son temps. Mais avant de partir, il examina le contenu du panier afin de le
transvaser délicatement dans son sac. Franchement, c'était une sacré chance d'obtenir des ravitaillements d'une telle qualité à mi-chemin. Quelqu'un veillait-il sur lui ? Dans cette forêt ?
La petite fille ! Possible qu'elle se soit finalement décidée à considérer son visiteur avec plus d'égards. Ou peut-être que sa mère était revenue et l'avait grondée pour les tracas qu'elle lui
avait causé. Ce cadeau serait alors une compensation pour le temps perdu et les ennuis occasionnés...
Peut-être "Kaoni" signifiait-il simplement "pardon" après tout.
Puis il partit.
La journée s'écoulait lentement, mais Valérie progressait bien. L'aller n'était même pas encore achevé qu'il se laissait déjà porter par l'espoir de revoir l'élue de son coeur au bout du
retour.
Lorsqu'enfin la luminosité commenca à décroitre, Valérie se plut à calculer que le lendemain, à peu près à la même heure, il lui faudrait changer de direction pour prendre celle de la Grand
Route. Et le temps passait ainsi, jusqu'à ce que son attention fut retenue par un bruit suspect. On aurait dit un cri de surprise. Le petit cri étouffé de quelqu'un qui tombe bêtement dans un
piège destiné pourtant à capturer une espèce largement moins bien dotée mentalement. Le tout directement suivi par une dispute à demi perceptible.
- ... finir dans un ventre ?
- ... bien t'y voir moi !
Rapidement, la curiosité monopolisa les pensées de Valérie. Pouvait-il se permettre de faire pratiquement demi-tour et de retarder encore son expédition pour satisfaire un aussi bas besoin ? De
toutes facons, il valait sans doute mieux être certain d'avoir des ennuis, que d'être suivi sans le savoir.
Alors Valérie changea de cap et se dirigea discrètement vers la source du vacarme. Arrivé à quelques mètres, il crut reconnaitre les deux voix et oublia toute prudence. Enfin, il surgit face à
elles et se félicita d'avoir vu juste.
- Talec, Cairros, qu'est-ce que vous faites ici ?
- Valérie ?
Talec était suspendu en l'air par un pied, autour duquel s'enroulait une liane. Son sac s'était renversé par terre et sa barbe recouvrait son visage. Il se débattait pour se dégager pendant que
Cairros, un ridicule petit couteau à la main, avait tourné la tête vers Valérie et oublié de sectionner le lien, ou de le ronger lentement si on se mettait du point de vue du couteau.
- Oh, gamin, tu vas bien ?
- Oui oui, très bien, j'allais vous chercher justement !
- Nous chercher où ?
- Et bien...
- Dites, on pourrait parler de ca plus tard ?
- Ah oui pardon.
Cairros sortit une plus grosse lame de son sac, et trancha net le végétal, ce que Talec n'apprécia que moyennement. Tombé face contre terre, il entama de se relever et s'épousseta.
- Tu avais ce sabre depuis le début n'est-ce pas ?
- Et bien... héhéhé... en fait oui !
Cairros découvrit toutes ses dents dans un sourire digne de figurer au palmares mondial des sourires forcés sur les photos de vacances. Il se gratta l'arrière du crâne, ce que Valérie interpréta
comme un témoin que le vieil homme avait été pris de court. Talec se détourna superbement et s'assit à côté de son sac pour y réintégrer son contenu. Cairros revint alors à Valérie.
- Alors, ces Anorks ?
- Comment ... ?
- On les as entendus vous poursuivre.
- Et bien, aussi étrange que ça puisse paraitre, ils n'ont fait que m'observer calmement.
Cairros afficha une mine réjouie.
- C'est bien ce que je pensais.
- Mais pourquoi ?
- Si tu veux bien nous en reparlerons plus tard. Talec a déjà perdu un pied, et il serait regrettable de lui faire risquer d'autres parties de son anatomie en trainant par ici trop longtemps.
- Bon, d'accord, mais il faut que je retourne chercher mes affaires. C'est que je m'apprêtais à me coucher moi !
- Dépèche-toi alors, pendant que j'aide Talec à ramasser les siennes.
Valérie reprit la direction de son campement tout en se demandant s'il pourrait convaincre ses amis de mettre le cap vers le village hobbit sans avoir à s'étaler sur tout ce qui lui était arrivé
depuis leur séparation.
Il rassembla ses biens et les rangea dans son sac aussi vite que possible. Puis, il mit celui-ci sur son dos et entreprit de rejoindre Talec et Cairros qui devaient déjà l'attendre.
- Valérie ?
Ces mots s'étaient répandus dans l'atmosphère tout doucement, au point qu'on ne pouvait s'empêcher la comparaison avec du miel. Et de la même façon, la voix retenait l'attention comme un mince
filet de miel restant accroché au pot. Une voix chaleureuse mais autoritaire. Une voix omniprésente, qui s'invitait en vous et ne vous lâchait jamais. Une voix que Valérie s'était juré de ne pas
oublier. Lentement, il se retourna.
- Il ne faut pas que tu me fuis, Valérie.
- Alors... alors c'est vous !
L'homme en face de lui devait avoir une quarantaine d'années. Il n'était pas spécialement grand, mais il lui suffisait de s'exprimer pour le paraitre.
Valérie tâcha de garder à l'idée qu'il n'était pas de son côté, et qu'il refusait de se laisser avoir par de si basiques artifices.
- C'est donc à cause de vous que je suis là ?
- Est-ce que celà importe vraiment ? Qu'as-tu perdu ? Est-ce que quelque chose, ou quelqu'un, te manque ? Te souviens-tu au moins de qui tu étais, et du monde dans lequel tu vivais ?
- Vos arguments s'appliquent pour vous aussi, mon cher. Est-ce vraiment important, ce dont je me souviens ou pas ? Vous n'êtes qu'un sinistre personnage souffrant de mégalomanie, et vous ne
m'aurez pas avec vos niaiseries.
- Mais sais-tu au moins qui je suis ?
- Ne l'écoute pas !
Cairros et Talec, trouvant le temps long, avaient rejoint Valérie. Et Cairros semblait tellement déterminé qu'il donnait l'impression de jouer les dernières répliques de son rôle dans le grand
théatre de la vie. Celui qu'on nommait l'Auteur eu un sourire.
- Cairros ! Je me doutais bien que tu me cachais quelque chose.
- Tu ne l'auras pas, Al, il est plus malin que ca !
- Pauvre homme, sais-tu au moins de quoi tu parles ?
- Tu manipules les gens comme des marionnettes, pour t'en débarrasser quand tu n'en as plus besoin.
- Y aurait-il quelque rancoeur dans tes mots ? Tu n'as pas saisi ta chance, je n'y suis pour rien. Maintenant laisse ce jeune homme choisir sa Voie.
- Ah, parce que tu comptes vraiment le laisser faire son choix en toute objectivité ? Ta simple présence corrompt le coeur des hommes, tu ne mérites pas un tel soutien !
- Et toi, comment peux-tu parler d'objectivité alors que tu as conditionné Valérie à me haïr. Si tu tiens tant à sa liberté, pourquoi ne le laisses-tu pas choisir ?
Valérie fut marqué par cette dernière phrase, autant que par le manque de réponse de Cairros. Après tout, il ne le connaissait pas tant que ça ! Mais il éprouvait beaucoup d'affection pour le
vieil homme aux gestes théâtraux, et avait du mal à voir en lui la moindre mauvaise intention. Cependant, honnêteté n'est pas synonyme de raison, et la démesure du vieil homme pouvait être
conséquence de sa folie plus que d'un réel danger. Allons bon, voilà qu'il en venait à douter de ses amis. Et si l'Auteur avait une réelle influence ?
C'est ainsi que Valérie prit une décision importante. Puisque l'Auteur l'avait retrouvé, et avant que celui-ci ne puisse démontrer la teneur de sa colère en cas de refus, autant simuler
l'obtempération. Celà pourrait lui permettre d'analyser le personnage à ses dépens. En espérant que celui-ci n'envisage pas de faire de lui des confitures...
- Bien, que me voulez-vous ?
- J'ai besoin de toi. Je ne veux pas que tu me serves, ni me jouer de toi. Je veux que tu m'aides, et de ton plein gré.
- Et en quoi est-ce que je pourrais vous être utile ?
- C'est assez compliqué à expliquer. Il est des choses dans ce monde que peu de gens peuvent accomplir. Et je pense que tu fais partie d'entre eux.
- Si je comprends bien, vous avez besoin de moi pour obtenir quelque chose. N'est-ce pas un peu égoïste ?
- Non tu n'y es pas du tout, je veux le bien de tous !
- Oui, qu'ils le veuillent ou non...
- Bien, nous n'arriverons à rien de cette façon. Pourquoi ne m'accompagneriez-vous pas, toi et tes amis, jusque dans un endroit où nous pourrons discuter calmement ? Là, je t'expliquerais tout,
et tu pourras prendre ta décision.
- Ca me semble plus raisonnable, en effet.
La tension était telle qu'on pouvait la sentir peser sur l'air, donnant à l'ambiance un mélange de chaleur moite et de fraicheur intense. La fuite était terminée, et l'heure était désormais aux
soupçons et à la vigilance.
Pendant ce temps, la nuit avait envahi la forêt et couvrait un ciel clair et dégagé. Valérie et ses amis prirent la décision de camper à l'endroit même qu'il avait choisi seul auparavant. Tous
trois s'installèrent en cercle, et laissèrent l'Auteur seul, un peu plus loin. Celui-ci fut également exclu des tours de gardes, étant donné qu'il s'agissait autant de veiller sur le campement
que de le surveiller lui. Le paria s'installa sur un précaire lit de mousse, donnant une touchante impression de fragilité.
Valérie eut pitié de voir que le plus grand des dangers n'était en apparence qu'un homme comme n'importe quel autre. Aussi, il lui apporta un morceau d'étoffe qui pourrait faire office
d'oreiller.
- Tenez. Si nous marchons demain, ou si un danger survenait pendant la nuit et que nous avions besoin de vous, il vaudra mieux que vous soyez reposé.
- Merci.
L'Auteur s'assit, prit le tissu, et le déposa au sol près de lui.
- Au fait, nous n'avons pas été présenté. En fait si, mais il n'y a que ce vieil homme pour m'appeler l'Auteur. Je m'appelle Albert, mais d'habitude on m'appelle Al.
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