- POURQUOI !
Ce simple mot était chargé de tant de force qu'il résonna pendant de très longues secondes, faisant fuir des animaux même parmi les moins peureux. Il n'y avait effectivement pas besoin d'avoir
trois livres de gélatine dans le crâne pour comprendre qu'à ce moment précis, l'éloignement de l'épicentre de cette catastrophe acoustique était proportionnel à l'espérance de vie. Si un troll
s'était trouvé dans les environs à la moitié de sa sieste, ce qui le placerait alors à quelques petites décennies de son réveil, même lui s'en serait levé pour trouver un coin plus paisible. A
moins bien sûr que son humeur ne se soit révélée taquine et qu'il s'en soit allé trouver l'origine d'un tel vacarme pour lui mettre un coup sur la tête. Et pourtant, à part le coup de pioche dans
l'arrière-train, il n'existait pas encore de méthode sûre pour réveiller un troll. En fait, il en existait beaucoup, mais leurs découvreurs n'avaient pas eu très longtemps l'opportunité de s'en
vanter.
Valérie, qui n'était pas un troll, choisit une forme de réveil qui lui convenait mieux.
- Wizefaygl ... ?
Dans les tous premiers instants de son réveil, avant que ses yeux n'acceptent de commencer la transmission, ce fut une effrayante incertitude qui réquisitionna les premières pensées de Valérie.
Etait-il toujours piégé ? Etait-il mort ? Quoi que s'il avait dû mourir, il s'en serait peut-être rendu compte. L'image vint bientôt porter son éclairage sur la situation.
Il aurait été bien en peine de dire si c'était bien là l'endroit qu'il avait abandonné plus tôt pour s'accorder un peu de repos, mais il pouvait cependant affirmer avoir une bonne et une mauvaise
nouvelle. D'un naturel optimiste, il commenca par la bonne. L'absence d'un quelconque végétal menaçant de son champ de vision était aussi remarquable que rassurante. Par contre, il avait mal à la
machoire, et sa joue droite aurait pu servir de moule pour faire un nouveau sac à dos. Ah oui, et il avait été réveillé par le cri d'une personne sacrément en boule.
- Pourquoi tu dors !
Valérie sursauta bien plus qu'il est normalement possible de sursauter en position allongé. La personne en colère était très proche derrière lui, et lui criait dessus. Il se retourna et se
retrouva en face d'une gamine aux cheveux longs et au teint verdâtre. Bien que menaçante, elle ne semblait pas disposer d'autre chose que d'un petit grigri qu'elle serrait très fort. Et celui-ci
n'avait rien d'une arme susceptible de lui nuire.
- Tu n'es pas censé faire CA !
Un peu désorienté, Valérie voulu répondre mais n'en trouva pas la force. Il hésita à marmonner quelques mots quand il s'aperçut que la petite princesse, drappée de blanc, ne touchait pas le sol.
En fait, en y regardant de plus près, elle était maintenue en l'air par deux jeunes pousses, épaisses et robustes. Et elle rougissait de plus en plus, les bras tendus en arrière, et serrant
toujours plus fort son petit objet métallique.
Il s'apprêtait à tenter de la calmer, le regard fixé sur la main blanchissante de la jeune fille, lorsqu'une goutte de sang y apparut. Celle-ci manifesta un attrait précoce pour la gravité et
s'écrasa au sol peu après. Finalement, le plus surprenant fut qu'elle n'y fit pas la moindre tâche.
- Maintenant tu vas me le payer !
Et quelques secondes après, de l'endroit même où s'était évaporée la goutte de sang, surgirent deux tentacules verts, ressemblants étrangement à des lianes.
- Attendez !
Valérie n'avait plus rien à perdre, alors la moindre des choses était de tenter de négocier. Il prononca donc cette phrase assez fort pour être entendu, mais sans y introduire la moindre
émotion.
La petite capricieuse lui fit les yeux ronds comme deux pleines lunes. Mais de très petites pleines lunes alors. Elle n'avait visiblement pas l'habitude d'en arriver là, et encore moins celle
d'être dérangée en plein travail. Valérie en profita pour exposer ses arguments.
- Vous ne vouliez pas que je résolve votre énigme ?
- Guin ?
- C'était bien la condition pour que je puisse conserver ma vie, non ?
- Méh ...
- Et bien voilà la solution.
- Non ! Ce n'est pas vrai ! Tu n'as pas pu trouver la solution !
- Ah bon, et pourquoi ?
- C'est impossible !
- Parce qu'il n'y a pas de solution, n'est-ce pas ?
- Si !
- Mais vous ne vous attendiez pas à en recevoir une. Toute cette mascarade n'est là que pour effrayer les gens, mais jamais vous n'avez réellement envisagé qu'il y ait une solution à votre
énigme. Et pourtant, elle fonctionne ! Votre énigme, je veux dire.
La jeune fille détourna le regard et une larme roula sur sa joue. Ses pieds reprirent contact avec le sol et les deux tentacules perdirent leur aspect menaçant. Puis, ils s'effondrèrent et
disparurent, comme si le sol avait été un aspirateur géant et qu'un dieu en avait actionné le bouton de rembobinage du cordon d'alimentation. Valérie ne bougea pas, de peur de ressusciter la
fureur qui animait la gamine quelques instants auparavant. Celle-ci l'ignora quelques temps, puis elle prit une grande inspiration pour parler entre deux sanglots.
- Comment ça fonctionne ?
La question prit de court Valérie.
- Quoi ? Tu veux dire que tu ne savais même pas que ton énigme pouvait être résolue ?
- Allez, c'est comment ?
- Et bien c'est simple, tu as dit que tu t'autorisais un mensonge par conversation. Or, il y en avait au moins deux dans ce que tu as dit. Tout d'abord ma vie devait en dépendre, mais si
j'échouais j'allais devenir ton esclave. C'est compréhensible, mais ça n'est pas une formulation très rigoureuse pour une énigme. Ensuite, tu as dit que ces lianes que tu avais créées allaient
m'écraser. Or, même si elles donnaient l'impression parfaite de se rapprocher constamment, en fait elles n'avançaient pas. Je l'ai remarqué grâce au feu. Les lianes auraient dû recouvrir le foyer
au bout d'un moment. Qui plus est je devais m'en sortir avec du courage et de la vigueur, et tes lianes ne me semblaient pas être le genre de plante qu'il est bon d'approcher de trop près.
Valérie jeta un coup d'oeil à sa main meurtrie, et se rendit compte qu'il ne souffrait plus d'aucune blessure. Il la tourna dans tous les sens, puis inspecta l'autre, mais rien. Ses mains étaient
comme neuves. Du moins n'étaient-elles pas plus abimées qu'elles n'auraient dû. Il s'accorda une ou deux grimaces, le temps d'assimiler l'information, et tourna à nouveau son regard vers la jeune
fille... qui avait disparu.
- Ce n'était qu'une illusion, hein, c'est bien ça ?
Mais il n'obtint pas de réponse...
- Tu vas où ?
Valérie avait enfin récupéré de son aventure et se sentait en pleine possession de ses moyens. D'après ses approximations, qui portaient merveilleusement bien leur nom, il lui restait encore du
temps avant que la lumière ne commence à quitter la forêt. Il s'était donc levé, avait enfilé son sac à dos, et s'apprêtait à partir. La fillette était alors réapparu et avait posé sa question
d'un petit ton accusateur.
- Tu t'en vas ?
- Et bien... oui, il faut que je parte, je ne suis pas venu dans Ta forêt uniquement pour t'ennuyer.
- Moi j'aurais bien voulu que tu restes...
- Mais j'ai des amis à retrouver, et... et toi, tu n'as pas de famille ?
- C'est quoi, une famille ?
- Et bien, ce sont... des gens... avec qui... Tu vis toute seule ici ?
- Oui, mais ma maman elle va revenir !
- Hum, d'accord, alors attends ta maman, et moi de mon côté je vais retrouver mes amis.
- C'est quoi, des amis ?
- Mais pourquoi me poses-tu autant de questions ?
- Pardon, je le ferai plus.
Valérie scruta les troncs d'arbres pour retrouver sa direction. Il envisagea le retard qu'il avait pris, et décida que peu importe, il n'avait qu'à faire comme si de rien était, et dans le pire
des cas il lui suffirait de longer la route plus longtemps.
Lorsqu'il prit conscience qu'il n'était plus en train de parler, il se retourna, et constata que la jeune fille avait disparu à nouveau. Ce qui le conforta dans son idée de classer tous les
souvenirs de cette rencontre dans la boite mentale qu'il avait intitulée "vraiment bizarre, essayer d'en savoir plus la prochaine fois", même si celle-ci n'avait plus beaucoup de place.
Enfin, il reprit sa route, en se repassant en boucle les évènements. Etait-elle la menace dont avaient parlé les hobbits ? Où était sa mère ? Quand on a une petite fille aussi dangereuse, on ne
la laisse pas s'amuser toute seule avec les gens. Non, ca ne se fait pas, vraiment.
Lorsqu'enfin la lumière commença à décroitre, Valérie était épuisé. Il s'installa un confortable petit bivouac et s'octroya quelque pitance au coin du feu, ce qui n'a aucun sens puisqu'un feu
couvre généralement une surface circulaire. Puis, il ne se fit pas prier pour aller s'engoufrer dans les draps dont il avait disposé. L'air commençait à se faire frisquet, surtout pour quelqu'un
ayant passé sa journée à marcher.
Pendant qu'il cherchait le sommeil, il crut entendre une sorte de râle, répété régulièrement. Tellement qu'il eut cette impression désagréable que le problème vient de votre oreille interne.
Impression qui vous tenaille parfois pendant des heures, vous tenant éveillé jusqu'à ce que vous trouviez d'où vient ce satané bruit. Il peut s'agir d'une tuyauterie de chauffage comme d'un vieux
vélo grinçant jouant avec le vent, mais impossible de reconnaitre le bruit tant qu'on en a pas isolé la source. Et dans cette forêt il n'y avait ni vélo, ni chauffage.
Il se releva donc, et pivota pendant de longues minutes jusqu'à isoler la direction d'où le faible vacarme provenait. Quand il eut terminé, il envisagea de marcher quelques temps dans la
direction, se disant que s'il ne trouvait rien rapidement il ferait demi-tour. Il avait assez marché aujourd'hui.
Mais quelques minutes à peine après avoir entamé sa marche crépusculaire, un autre bruit retint son attention. Celui-ci trouvant sa source derrière lui, il se retourna, et se retrouva nez à nez
avec un énorme anork. Valérie eut si peur que ses jambes le lâchèrent, et il s'écroula. L'animal ne bougeait pas, et se contentait d'afficher autant que possible une mine surprise et
intriguée.
Valérie se souvint du traitement que les anorks avaient réservé à ses poursuivants, quelques êmes auparavant, mais opta finalement pour se souvenir de celui qu'ils réservaient généralement aux
humains. Après tout la première fois il s'en était sorti sans rien faire, et avec un peu de chance il en irait de même cette fois-ci.
Il y avait maintenant quatre anorks autour de lui, et aucun ne montrait de signe d'hostilité. Tous l'examinaient, comme s'il s'était agi d'un de ces films où les extraterrestres venaient sur
Terre pour nous étudier, mais préféraient le faire en cachette sur quelques individus capturés au hasard plutôt que d'essayer d'en savoir plus par simple voie diplomatique, ou en essayant juste
de se connecter à internet. Et les anorks jouaient le rôle des extraterrestres, penchés au dessus de lui dans un nuage de flou. A la différence près que le flou n'était pas dû à une trop forte
luminosité mais à une trop forte obscurité.
Et en fait, celà effrayait encore plus Valérie.
N'y tenant plus, il se releva lentement, pour ne pas créer le moindre incident diplomatique, et tous les anorks s'écartèrent pour lui faire de la place.
- Qu'est-ce qu'il y a ? Vous voulez quoi ?
Bien entendu, personne ne lui répondit. Aussi reprit-il la route de son campement de fortune. Les anorks aussi.
Sur la route il comprit que s'il n'avait pas été interrompu, ses pas l'auraient mené à un nid d'anork, comme celui qu'il avait déjà observé. La journée touchait à sa fin, et les femelles
préparaient sans doute le dîner.
Quand il fut à nouveau rentré dans son couchage, son escorte le quitta au moyen des bonds prodigieux dont ces bêtes avaient le secret.
Mais il s'écoula une éternité avant que Valérie ne réussisse à penser à autre chose qu'à de grands yeux inquisiteurs qui l'examinaient de toutes parts. Et jusqu'à ce qu'il sombre dans un sommeil
qui s'en trouva agité et oppressant, la sensation d'être entouré de grands êtres immobiles au point de paraitre inertes ne le quitta pas.
Mais une question restait cependant en suspens. Pourquoi ne gisait-il pas déjà en pièces détachées dans de multiples estomacs canins ?