L'absence de Verticea ne s'étandait pas sur plus de quelques minutes lorsque Valérie, en grand paranoïaque qu'il devenait, commença sa liste d'éléments troublants en faveur d'un complot international en sa défaveur. Pour commencer, il ne connaissait pas Verticea, et s'étonnait qu'elle fut si généreuse avec lui. D'autant plus que jusqu'à maintenant il n'avait que sa parole pour justifier de sa présence en ces lieux. Sauvé par un vieil hobbit, soit. Et elle est où la preuve ? Par la fenêtre certainement, mais il lui faudrait d'abord trouver la volonté d'y aller. Depuis son réveil, et malgré son appétit, Valérie éprouvait une sorte d'engourdissement général. C'était comme s'il avait eu des fourmis qui lui parcouraient chacun des muscles de son corps, mais sans les fourmis, et sans les picotements. Ne restait plus qu'un tas habilement agencé de sachets de sable tenus ensembles par un épiderme adhésif. Vraiment, il valait mieux rester couché et cogiter. Même si ça ne menait nulle part. D'ailleurs quoi qu'il puisse extrapoler de la situation, son état ne lui permettrait pas d'agir en conséquence. Pour ainsi dire, il était totalement désarmé. Tout ça à cause d'une plante... ou d'autre chose ! Après tout, de son point de vue, il y avait autant de chance que sa condition soit dûe à une plante qu'à quelqu'un. Et qui cette personne pourrait-elle être sinon Verticea ? Ah ! Nous y voilà. Une chance sur deux pour que cette délicate apparition féminine ne cache en fait un véritable cauchemar !
Mais pour l'heure, il était seul dans cette maison faite d'une unique et vaste pièce et de son grenier. De là où il se trouvait, dans un coin renfoncé de ce confortable logis, il ne pouvait même pas voir la porte d'entrée. Au mieux, il pouvait voir le ciel à travers une fenêtre sur le mur du fond. Il se faisait une remarque sur la hauteur surprenante du plafond pour une maison hobbit lorsqu'il entendit qu'on ouvrait la porte d'entrée. Il constata que celle-ci ne s'ouvrait malheureusement pas dans le bon sens et qu'il lui faudrait patienter encore plusieurs secondes avant que l'intenable suspens prenne fin. Quelques bruissements s'ensuivirent, et une main potelée attrapa la poignée visible de la porte. Un petit visage grimaçant apparut furtivement au dessus.

Lorsqu'enfin le reste du corps suivi la petite bouille aux joues rebondies, et poilues, Valérie put constater qu'il était tombé sur la bonne chance sur deux. Il était effectivement en présence de ce qu'on pouvait appeler un hobbit. Car après tout il ne s'agissait que d'un être humain légèrement plus concentré que la moyenne. Verticalement au moins. Et avec un petit nez rond, des mains de bébé, et des pieds nus, en plus d'être poilus. Enfin, à moins que ça soit l'inverse... Et celui-ci arborait en sus une parfaite grimace de dégoût, dont il ne semblait pas capable de se débarrasser. Si on avait demandé à Valérie d'expliquer ce que lui inspirait la dégustation de fruits de mer crus quels qu'ils soient, c'est ce visage qu'il aurait voulu transmettre. Mais le pire restait sans doute sa voix qui, bien qu'amicale, rappelait vaguement le canard enragé. Avec ce qu'il fallait de bave, autour d'une bouche non moins souriante, et d'accent du "coing", à lui seul capable de ne donner qu'une envie : se reposer jusqu'à ce que la faim nourrisse le courage nécessaire pour une migration jusqu'à la table.
- Hébé, on dirait que c'est mieux !
Malgré l'apparence simpliste d'une phrase aussi naïve, Valérie peina à en isoler chacun des mots. Mais ce qu'il saisit instantanément c'est le ton, qui n'était pas celui d'une interrogation, mais plutôt d'une injonction. Il en aurait presque paniqué si Verticea n'était apparue derrière lui.
- Je vous présente Mawoc. Excusez sa grossièreté, il fait sa mauvaise tête parce que je ne l'ai pas rejoint devant la taverne ce matin. D'habitude nous prenons notre petit déjeuner tous ensemble, c'est très convivial ! Mais ce matin j'avais en charge de veiller sur vous et je ne peux pas être partout à la fois. Vous verrez, dès que ça ira mieux, vous apprécierez... enfin, si vous ne partez pas trop vite !
- Alors comme ça, t'cherches des gens ?

Visiblement, le dénommé Mawoc n'avait qu'une idée en tête : retourner le plus vite possible d'où il était venu. A l'odeur, c'était un lieu très concentré lui aussi. En spiritualité principalement. En tonneaux aussi, certainement, et en pintes, à n'en point douter. Il fallut à Valérie un peu de temps pour interpréter le message, n'étant pas encore tout à fait accomodé aux projections orales de ce nouvel interlocuteur. Verticea vint à son secours avant même qu'il n'eut le temps de mettre en place la manoeuvre de sollicitation d'une aide immédiate, par l'intermédiaire d'un regard affolé et d'une expression incertaine.
- Mawoc, s'il t'était possible de te montrer quelques peu courtois avec notre hôte, je t'en serais grandement reconnaissante !
Il n'en fallait pas plus pour déclencher chez le hobbit un processus complexe d'amicalisation, nécessitant cependant un bougonnement cordial, un soupir frustré et un regard rivé sur le plancher. Ce qu'il fit entendre ensuite aurait pu s'écrire "Mgnewessier". Après un instant, Valérie en conclut qu'il s'agissait manifestement d'une trève dans des hostilités à sens unique. Le visage du bougon petit personnage refit surface, témoignant d'un regard vague, et il reprit la parole.
- Bon, sont comment ?
Ah, une interrogation, à en croire la ponctuation qui terminait la phrase lorsque Valérie la recomposait dans sa tête. Une fois encore, Verticea vint à son secours avec une subtilité sans pareil.
- Très bonne question, ça ! A quoi ressemblent-ils, vos amis ?
- Et bien, il y a un vieil homme un peu exubérant, accompagné d'un nain plutôt discret mais néanmoins très railleur !
- Et, ils avaient un signe particulier, quelque chose qui pourrait les distinguer de quelconque autre nomade ? C'est qu'il y a du monde qui passe par la grand route.
Verticea avait à peine attendu la fin de la phrase de Valérie pour poursuivre l'interrogatoire. Mawoc se tenait le menton d'un air songeur. Il paraissait sérieusement absorbé par ses reflexions, et il n'y avait plus qu'à espérer qu'elles seraient fructueuses.
- Ca dépend. Disons seulement que je ne connais pas bien les environs, et je ne sais pas à quel point un vieillard décharné et un nain avec un pied et demi peuvent être communs dans le flux des voyageurs.
- Le nain, l'est vieux ou ben ?
Mawoc venait d'émerger du flot de ses pensées, et s'intéressait de nouveau à la conversation. Malheureusement, bien que Valérie ait, pour une fois, parfaitement saisi la question, il se trouvait incapable d'y répondre. Quels signes extérieurs pouvaient permettre d'évaluer l'âge d'un nain ? Leurs cheveux devenaient-ils blancs ? Leur peau se flétrissait-elle ? Devenaient-ils plus sage, quitte à abandonner leur soif d'or pour une prudente envie de repos ? A toutes ces questions, ainsi qu'à celle de Mawoc, il prit le temps de répondre : "Hum...", ponctuant cette stupéfiante déclaration par un regard expectatif au plafond.

La discussion n'avançant pas, Verticea tâcha de ne pas laisser pousser le mur de malaise qu'alimentait le silence ambient et amplit la pièce de sa voix si agréable.
- Mais dites-moi, comment vous êtes vous retrouvé séparé de vos amis ?
Le regard de Valérie était resté accroché au plafond, comme un chat incapable de redescendre tout seul de l'arbre dans lequel il s'est réfugié, poussé par la frénésie d'obtenir la certitude qu'il est bien le meilleur des félins, étant donné ses incroyables facultés pour l'escalade. Par bonheur, le moelleux cocon que formait la voix de la jeune femme lui permit de se poser sans dégats au terme de sa chute. Et comme un chat retombe toujours sur ses pattes et que Valérie désirait manifestement pousser plus loin la métaphore, il se reprit dans l'instant et formula sa réponse.
- Nous étions poursuivis, et... en fait, j'étais poursuivi, et ils ont dû rester en arrière pour...
- Ca c'des amis...
- Mawoc !
- Ben quoi ?
- Continuez Valérie.
- Et bien, je ne sais pas si vous en avez entendu parlé, mais j'ai vraisemblablement l'Auteur qui m'en veut personnellement.
- M'dit rien moi.
- A vrai dire, moi non plus, je n'en ai jamais entendu parlé. Qui est-ce ?

Valérie réfléchit. Déjà, et c'était une bonne chose, il n'était pas tombé chez des partisans de l'Auteur. D'ailleurs, il ne savait même pas si celui-ci en avait. En fait, que savait-il de l'Auteur, sinon qu'ils n'étaient pas du même côté que lui ? Et comment expliquer à des gens qui n'en avaient jamais entendu parler la portée de cet "homme" si énigmatique, qu'il avait lui-même encore du mal à assimiler ? Il valait mieux se taire sur ce sujet pour l'instant. Et puis après tout, ne dit-on pas "Heureux l'ignorant !". S'il avait le choix, lui, il ignorerait volontier toute cette histoire. Il s'était juré pendant des années de créer un sens à sa vie... le lendemain. Mais il n'avait jamais entendu par là de servir de proie pour une partie de chasse à l'homme.
- A vrai dire, je ne sais ni qui il est, ni pourquoi il m'en veut. Tout ce que je sais, c'est qu'il semble décidé à faire de moi son esclave, et que j'ai d'autres projets d'ici à la fin de ma vie.
- Oui, ce monde est vraiment impitoyable. La nature humaine y dicte ses lois, et se contenter du minimum est le seul moyen de vivre en paix. Parfois, il suffit d'un rien pour déclencher la jalousie d'autrui, et par ici envie rime rapidement avec ennui...
- Quoi qu'il en soit, il me faudra retrouver mes amis. Ils en savent plus sur l'Auteur et comment lui échapper. Mais je n'ai aucune piste et...
- J'vois ben quelqu'un, en fait.

Mawoc venait de trouver la meilleure façon d'attirer l'attention en prononcant le minimum de mots. Deux regards interrogatifs autant que surpris fouillaient son visage, recherchant la confirmation de ce que leurs possesseurs venaient d'entendre. Même Valérie avait parfaitement compris le sens de la phrase, notamment parce qu'il est rare de se faire couper la parole en énoncant un problème quand ce n'est pas pour y apporter une solution. Mais Mawoc était résolu à profiter d'une de ces rares fois où il était le centre du monde. De "son" monde. Il n'en afficha pas moins un visage fermement concentré lorsqu'il se tourna vers Verticea, avant de reprendre la parole.
- Hum... quand Mussang l'est revenu là. Ben s'est arrêté à la Taverne d'Jus d'Anork, et l'a vu un nain.
- Mais, comment savoir s'il s'agit bien de Talec ? Enfin je veux dire, de celui que je recherche ?
- Des nains, n'a pas beaucoup par ici. L'en passe un de temps en temps, c'tout.
- Et où est cette Taverne ?
Valérie n'aurait pas su situer sa rencontre avec le vieil homme, le nain, ni les anorks, pas même avec une vague direction, mais il espérait bien que, le fait étant de notoriété publique, on lui apporterait quelques informations géographiques. La réponse vint de Verticea, et surpassa ses espoirs. Après avoir fouillé dans le tiroir supérieur du buffet de l'entrée, elle revint avec une carte dessinée sur un parchemin grossier. Elle s'assit sur le bord du lit et la plaqua contre le mur en face.
- Nous, nous sommes ici. Au sud, il y a la grand route qui passe. Ce n'est pas la porte à côté, mais il suffit de la rejoindre et de la suivre vers l'ouest pour trouver la taverne dont parle Mawoc. Elle est du côté nord de la route et... enfin on ne peut pas la rater.
- Euh... d'accord.
- Vous n'allez pas partir maintenant ?
- J'aurais bien du mal à me lever de toutes facons, j'ai les jambes en coton.
- Oui c'est normal, mais je suis certaine que demain vous n'aurez plus que quelques courbatures.
- D'accord, merci beaucoup. Au fait, quelle heure est-il ?
- Hum, il doit être bientôt trois quarts !
- Ouais, l'est vingt-sept passé.
- Trois... hein ?
- Vous... Vous ne savez pas encore ?
- Mais savoir quoi ?

C'est ainsi que Valérie passa le reste de sa courte journée à s'instruire sur la singulière division du temps dans ce monde qu'il découvrait à peine. Les évènement s'étaient tellement précipités depuis son arrivée qu'il n'avait même pas remarqué la lente alternance des jours et des nuits. Tout juste en avait-il perçu un vague inconfort et la suprise d'être sacrément fatigué lorsque le soleil commençait à disparaitre. Rien d'étonnant alors si après le souper, alors qu'il voulait récapituler ses fraîches connaissances avant de s'endormir, il ne devait se rappeler que du vague concept d'"âme", qui regroupait dix journées et dix nuits, chacune s'étendant sur près de vingt-huit des heures qu'il avait toujours connues.
Par Stabbquadd
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  • : Roman de Fantasy dans un univers médiéval fantastique loufoque et drôle. Chapitres courts pour faciliter la lecture, et action quasi-permanente ! Enfin autant que possible. Bon, y'a peut-être quelques longueurs c'est vrai. Ok, c'est carrément chiant, mais c'est mon mien à moi de roman, alors j'y fais ce que j'y veux. Na !
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