S'il y avait un adjectif qui peinait vraiment à habiller Verticea, c'était certainement celui d'égoïste. Depuis plusieurs prones déjà elle faisait preuve d'une abnégation sans bornes de sa propre
personne, notamment pour pouvoir suivre son conjoint partout où le devoir l'appelait. Après tout, il poursuivait des recherches dont l'objectif était des plus nobles, et la médecine qu'elle
tâchait de perfectionner depuis bien longtemps ne lui demandait que peu de rigueur. Et même, elle s'adaptait d'autant plus à la vie quasi-nomade de ces dernières lunes que celle-ci lui permettait
de rencontrer de nombreuses variétés de personnes, et autant de maux différents. Depuis qu'ils étaient arrivés dans ces contrées, elle avait appris une quantité de choses qu'elle n'aurait jamais
pu découvrir de là où elle venait. Celà concernait principalement les plantes, et il n'y en avait pas beaucoup, du moins pas beaucoup de similaires, sur sa terre natale.
Pour l'heure, on lui avait confié la convalescence d'un jeune homme égaré. On lui avait demandé de le soigner et d'en prendre soin jusqu'à son réveil, mais elle devait admettre que son rôle dans le retablissement du malade s'en tenait pour l'instant au strict contact visuel. Pourtant, tout le monde n'exprimait pour elle que reconnaissance et admiration. Et quand elle tentait d'expliquer son implication minime dans la guérison de son hôte on lui conseillait d'être raisonnable. Par ailleurs, il se réveillait.
- Wizefaygl ... ?
Celà faisait déjà plusieurs fois que Valérie remettait à plus tard son réveil, semi-conscient que la jouissance d'un véritable lit ne lui serait désormais plus accordée toutes les nuits. N'arrivant pas à se rendormir, il avait fini par se décider à ouvrir l'oeil et à se poser des questions. Quoi qu'en ce qui concernait les questions, il fallait reconnaitre qu'il n'en attendait plus rien de bon et avait décidé désormais de ne se contenter que des plus simples d'entres elles. Actuellement "Comment je vais trouver à manger ?" arrivait en tête, suivie de près par "D'où vient cette bonne odeur ?" et "Qu'est-ce qu'on mange ?".
Il est des voix qu'on ne supporte pas. Elles peuvent être nasillardes, suraigües, ou plus simplement trop fortes pour nos délicates oreilles. Tout le monde dispose nécessairement dans sa famille d'un membre pourvu d'un tel organe, mais les plus concernés vous diront que le pire reste sans doute le cumul de ces trois défauts. Au contraire, il est d'autres voix dont on ne se lasse pas. Elles vous pénètrent comme une caresse et quoi qu'elles puissent vous dire, elles vous obsèdent trop pour que vous puissiez correctement les comprendre. Mais elles sont bien plus redoutables encore lorsqu'un brin d'hésitation les teinte d'une innocence divine. Et c'est l'une d'entres elles qu'entendit Valérie en réponse à son regard scrutateur.
- Bon... Bonjour... euh... vous allez bien ?
- Oui, ça peut aller merci. Euh... je suis où ?
Valérie ne semblait pas du tout impressionné par la voix si douce qui venait chatouiller son ouïe. Il ne paraissait même pas surpris de sa situation, estimant sans doutes 1/ avoir déjà vécu pire, et 2/ avoir déjà vécu bien pire. Son assurance contrastait nettement avec la perplexité gênée qui lui était offerte en retour.
- Vous... vous n'êtes pas très loin de là où vous étiez.
Valérie savoura quelques instant la confusion que lui inspirait cette réponse. A vrai dire, en toute éminence qu'il était dans le domaine de l'interrogation inutile, comportement qu'il s'évertuait chaque jour à corriger jusqu'à ce que cette foutue nuit reviennent mélanger les idées dans sa tête, il se rendait parfaitement compte que sa question n'aurait eu de sens que dans l'hypothèse où sa réponse aurait pu bénéficier d'un moindre élément de comparaison pour pouvoir être assimilée. Il se concentra sur un retour aux problèmes d'ordre purement utilitaire, à commencer par le plus basique.
- Je meurs de faim !
- Euh... et bien, il y a tout ce qu'il faut ici, que voudriez-vous ?
- Disons que je ne serait pas fâché de goûter à ce qui produit une telle odeur !
Valérie sentait bien qu'il abusait un peu de l'hospitalité qui lui était offerte et ponctua sa phrase d'un sourire qui découvrit suffisamment ses dents pour qu'elles puissent sentir elle aussi le parfum ennivrant de la nourriture impatiente. Verticea, revenue en territoire connu, remit un peu de conviction dans sa voix qui ne perdit rien de son charme.
- C'est du baraskouaire bourguignon, je suis sûre que vous aller adorer !
Et elle s'en fut, laissant Valérie au pied d'un nouvel obstacle étiqueté "C'est quoi, un baraskouaire ?".
Valérie se régala du meilleur repas qu'il n'eut jamais l'occasion de pratiquer avant. Verticea s'était elle aussi réservé une assiette de râgout qu'elle dégusta lentement aux côtés de Valérie, gardant la plupart du temps ses yeux rivés sur lui. Elle attendit pourtant qu'il eut fini avant de commencer ses délicates inquisitions. De ces interrogatoires qu'on apprécie jusqu'au bout dans l'espoir qu'il dégénère subitement en quelque chose d'encore plus agréable. Mais la réalité féminine n'oublie jamais de garder ses distances avec les rêves masculins...
- Je peux vous demander votre nom ?
- Oui, oui, moi c'est Valérie, et vous ?
- Verticea ! Valérie ? Pourquoi avoir choisi un tel nom ?
- A vrai dire à l'époque je n'étais pas en mesure de donner mon avis...
- Vous voulez dire que ...
- C'est mon véritable prénom oui.
- Ah. Bien.
- Pas vous ?
- Non, pas vraiment, je l'ai choisi. Je n'aimais pas mon prénom, et comme j'avais l'occasion d'en changer... donnez-moi votre assiette je vais débarrasser.
- Merci. Dites-moi, vous savez ce qu'il m'est arrivé ?
- A ce qu'on m'a dit le sorcier du village vous a trouvé au pied de ce qu'il appelle sa "pierre de lévitation". Il a bien essayé de vous réveiller mais il n'y a rien eu à faire.
La réflexion fit rire Valérie. S'ils s'étaient inquiétés pour si peu il comprenait mieux pourquoi on prenait tant de soin de lui. Verticea ne semblait pas s'amuser de son côté, mais elle connaissait la suite de l'histoire.
- J'ai le sommeil très lourd.
- Si ca n'avait été que ca, je pense qu'il se serait contenté de vous déplacer un peu plus loin. Mais il a trouvé autour de vous des morceaux de racines mâchouillées. Les racines de la plante qu'il utilise justement pour repousser les animaux de sa pierre chérie.
- Vous vous moquez ?
- Je ne me permettrais pas. Et puis vous aviez certainement vos raisons de vous retrouver ici et de ne pas reconnaitre le rouge vif d'une plante vénéneuse.
- Là vous vous moquez !
- Non, je vous le jure !
- Est-ce que je pourrais revoir la plante ?
Tant qu'à apprendre des notions de botanique, autant les apprendre entièrement. Et puis il vaudrait mieux savoir reconnaitre la part de celle-ci qui lui en voudrait à vie de l'avoir seulement goûtée. Verticea posa les assiettes qu'elle tenait toujours en main sur la table de nuit du lit où reposait Valérie. Elle en ouvrit un tiroir et fouilla à l'intérieur. Elle en ressorti une petite plante dont les racines grassouillettes souffraient d'une belle trace de morsure humaine. Au dessus de celles-ci une tige épaisse et solide était dressée. D'un rouge vif, elle portait sur un de ses flanc une fine feuille nervurée de la forme des lauriers, arborant la même couleur ardente que son mât. Verticea tendit la plante à Valérie.
- C'est un parent d'une plante qu'on appelle l'Honneur des Nain, l'Errena Rubida. Mais contrairement à elle, elle n'est pas mortelle.
- J'en ai de la chance !
- Pas tout à fait. En fait, elle n'est pas directement mortelle, mais ses effets provoquent généralement la même fin.
- Ses effets ?
- Sans notre intervention vous auriez d'abord eu une sacrée migraine,
- Euh... vous êtes certain de m'avoir soigné ?
- Oui, ne vous inquiétez pas. Laissez-moi finir et vous comprendrez.
- Pardon, allez-y.
Verticea sourit. Un visage sans défaut rayonnait. Ses lèvres s'étaient réhaussées et provoquaient une faible vague sur ses paumettes. Le bout de son petit nez rebondi gigotait indépendamment et rappelait par moment la moue perplexe d'un hamster qu'on sort de sa cage. Quand à ses grands yeux, que l'expression générale avait en bonne partie rétréci, ils brillaient à l'extrémité d'un regard enfin amusé.
- La migraine ne dure pas longtemps car la victime perd rapidement sa sensibilité, dans toutes les parties de son corps. Il ne ressent plus la faim, la douleur, ou la chaleur. Certains y trouvent un vrai bonheur, mais il ne se prolonge jamais très longtemps. Sans parler de la frustration de ne plus avoir la moindre sensation, la perte des sens qui s'en suit se trouve être bien plus dangereuse. En effet, la victime commence à avoir de profondes hallucinations, et n'a donc même pas conscience de perdre ses sens. Mais ca ne l'empêche pas de souffrir ! Et celà peut prendre des semaines étant donné que le poison que contient la plante n'est pas éliminé par l'organisme. Et si au bout de toutes ces épreuves, irréversibles à ce stade, le martyr vit encore, son corps deviendra peu à peu flasque jusqu'à demeurer inerte. Et toujours pas de délivrance, tant que rien ne provoque la mort. Pour une personne isolée comme vous, c'est la faim qui fait son office. Pour d'autre, un ami précieux tentera d'abréger le supplice, mais comme vous le savez sans doutes déjà, on ne meurt pas en ce monde...
Valérie demeurait muet. Il venait d'échapper de peu à une torture infinie et cruelle et s'estima heureux que le destin ait amené le sorcier du village à le secourir. Il faudra qu'il pense à le remercier d'ailleurs. Le destin... la notion lui rappela l'Auteur et une sensation de gêne paranoïaque s'empara de lui. Depuis deux jours il tâchait d'échapper à la fatalité pour ne pas tomber entre les mains de l'Auteur, et voilà qu'aujourd'hui il avait, bien malgré lui, suivi sa destinée. Si seulement il avait pu rester avec ses amis tout celà ne serait pas arrivé. Ce qu'il lui fallait désormais, c'était retrouver le vieil homme !
Verticea avait déposé un regard inquiet sur Valérie et attendait visiblement qu'il sorte de ses reflexions.
- Tout va bien ?
- Hein ? Euh, c'est à dire que j'ai des amis que j'aimerais bien retrouver et...
- Vous voudriez déjà nous quitter ?
- Non en fait je ne sais pas comment les retrouver.
- Ah, vous êtes mort récemment, c'est ca ? Vous avez eu mal ? Moi, c'est ce qui me fait le plus...
- Non, non, je ne suis pas mort. A vrai dire, euh... je suis né.
- Je vois, vous êtes nouveau. Et vous avez déjà des amis ?
- Disons qu'ils se sont un peu imposés à moi, et à force je m'y suis attaché, vous savez comment c'est !
Valérie découvrit ses dents et Verticea sourit. Après qu'un instant eut figé la situation à la manière d'un appareil photographique, elle ramena sa main gauche sous son nez pour masquer son amusement, et entreprit de ramener la vaisselle sale à la cuisine. Lorsqu'elle revint, moins d'une minute plus tard, quelques gouttes roulaient sur ses joues.
- Vous savez quoi ? Je vais demander à Mawoc de venir. C'est un vrai concierge qui passe sa vie à la taverne et... mais au fait vous avez dit n'être là que depuis peu, alors je dois vous prévenir de quelque chose.
- Et bien quoi ?
- Avez-vous déjà rencontré des hobbits ?
- Des quoi ? Comme dans le Seigneur des Anneaux vous voulez dire ?
- Ah, vous connaissez, c'est déjà ca !
- Mais comment...
- En fait c'est un peu délicat à expliquer mais pour résumer voici ce que nous avons imaginé pour expliquer ce phénomène : à notre arrivée dans ce monde chacun se retrouve avec l'apparence qui lui convient le mieux. Ceux qui ont toujours tout misé sur leur physique deviennent une montagne de muscles bronzée tandis que les plus intellectuels ont généralement une peau plus pâle et un physique plus fluet. Mais il existe encore beaucoup d'autres possibilités. Par exemple un nerveux colérique aura l'apparence d'un nain alors qu'un adepte du buffet à volonté deviendra un hobbit ventripotent, etc... Et ici nous sommes dans un village hobbit.
Valérie repensa à Talec. Il se fit la remarque que son apparence extérieure ne correspondait pas exactement à la description que venait de faire Verticea des nains, mais se contenta du début d'explication qui se présentait, pour une fois, à la place d'une nouvelle question. Et puis l'existence de nains, de hobbits, d'elfes et peu importe ce qu'il pouvait y avoir d'autre, ne comptait pas parmi les plus grandes questions en suspens du moment. Il se demanda un instant s'il ne serait pas mieux à rester ici, paré d'un vrai lit et d'une femme pour prendre soin de lui plutôt que de se fatiguer à retrouver un vieillard un peu fou et un nain qui lui offrirait de dormir confortablement à la belle étoile sur un morceau d'étoffe...
Puis il repensa à l'Auteur et estima qu'il valait mieux tenir ses hôtes loin de ce genre de considérations, quoi qu'il ne les ait pas encore rencontrés. Il se rendit compte que la jeune femme était restée songeuse.
- Verticea ?
- Oui ?
- Vous n'aviez pas parlé d'un ami qui pourrait m'aider ?
- Ah ! Si ! Je vais le chercher !
Pour l'heure, on lui avait confié la convalescence d'un jeune homme égaré. On lui avait demandé de le soigner et d'en prendre soin jusqu'à son réveil, mais elle devait admettre que son rôle dans le retablissement du malade s'en tenait pour l'instant au strict contact visuel. Pourtant, tout le monde n'exprimait pour elle que reconnaissance et admiration. Et quand elle tentait d'expliquer son implication minime dans la guérison de son hôte on lui conseillait d'être raisonnable. Par ailleurs, il se réveillait.
- Wizefaygl ... ?
Celà faisait déjà plusieurs fois que Valérie remettait à plus tard son réveil, semi-conscient que la jouissance d'un véritable lit ne lui serait désormais plus accordée toutes les nuits. N'arrivant pas à se rendormir, il avait fini par se décider à ouvrir l'oeil et à se poser des questions. Quoi qu'en ce qui concernait les questions, il fallait reconnaitre qu'il n'en attendait plus rien de bon et avait décidé désormais de ne se contenter que des plus simples d'entres elles. Actuellement "Comment je vais trouver à manger ?" arrivait en tête, suivie de près par "D'où vient cette bonne odeur ?" et "Qu'est-ce qu'on mange ?".
Il est des voix qu'on ne supporte pas. Elles peuvent être nasillardes, suraigües, ou plus simplement trop fortes pour nos délicates oreilles. Tout le monde dispose nécessairement dans sa famille d'un membre pourvu d'un tel organe, mais les plus concernés vous diront que le pire reste sans doute le cumul de ces trois défauts. Au contraire, il est d'autres voix dont on ne se lasse pas. Elles vous pénètrent comme une caresse et quoi qu'elles puissent vous dire, elles vous obsèdent trop pour que vous puissiez correctement les comprendre. Mais elles sont bien plus redoutables encore lorsqu'un brin d'hésitation les teinte d'une innocence divine. Et c'est l'une d'entres elles qu'entendit Valérie en réponse à son regard scrutateur.
- Bon... Bonjour... euh... vous allez bien ?
- Oui, ça peut aller merci. Euh... je suis où ?
Valérie ne semblait pas du tout impressionné par la voix si douce qui venait chatouiller son ouïe. Il ne paraissait même pas surpris de sa situation, estimant sans doutes 1/ avoir déjà vécu pire, et 2/ avoir déjà vécu bien pire. Son assurance contrastait nettement avec la perplexité gênée qui lui était offerte en retour.
- Vous... vous n'êtes pas très loin de là où vous étiez.
Valérie savoura quelques instant la confusion que lui inspirait cette réponse. A vrai dire, en toute éminence qu'il était dans le domaine de l'interrogation inutile, comportement qu'il s'évertuait chaque jour à corriger jusqu'à ce que cette foutue nuit reviennent mélanger les idées dans sa tête, il se rendait parfaitement compte que sa question n'aurait eu de sens que dans l'hypothèse où sa réponse aurait pu bénéficier d'un moindre élément de comparaison pour pouvoir être assimilée. Il se concentra sur un retour aux problèmes d'ordre purement utilitaire, à commencer par le plus basique.
- Je meurs de faim !
- Euh... et bien, il y a tout ce qu'il faut ici, que voudriez-vous ?
- Disons que je ne serait pas fâché de goûter à ce qui produit une telle odeur !
Valérie sentait bien qu'il abusait un peu de l'hospitalité qui lui était offerte et ponctua sa phrase d'un sourire qui découvrit suffisamment ses dents pour qu'elles puissent sentir elle aussi le parfum ennivrant de la nourriture impatiente. Verticea, revenue en territoire connu, remit un peu de conviction dans sa voix qui ne perdit rien de son charme.
- C'est du baraskouaire bourguignon, je suis sûre que vous aller adorer !
Et elle s'en fut, laissant Valérie au pied d'un nouvel obstacle étiqueté "C'est quoi, un baraskouaire ?".
Valérie se régala du meilleur repas qu'il n'eut jamais l'occasion de pratiquer avant. Verticea s'était elle aussi réservé une assiette de râgout qu'elle dégusta lentement aux côtés de Valérie, gardant la plupart du temps ses yeux rivés sur lui. Elle attendit pourtant qu'il eut fini avant de commencer ses délicates inquisitions. De ces interrogatoires qu'on apprécie jusqu'au bout dans l'espoir qu'il dégénère subitement en quelque chose d'encore plus agréable. Mais la réalité féminine n'oublie jamais de garder ses distances avec les rêves masculins...
- Je peux vous demander votre nom ?
- Oui, oui, moi c'est Valérie, et vous ?
- Verticea ! Valérie ? Pourquoi avoir choisi un tel nom ?
- A vrai dire à l'époque je n'étais pas en mesure de donner mon avis...
- Vous voulez dire que ...
- C'est mon véritable prénom oui.
- Ah. Bien.
- Pas vous ?
- Non, pas vraiment, je l'ai choisi. Je n'aimais pas mon prénom, et comme j'avais l'occasion d'en changer... donnez-moi votre assiette je vais débarrasser.
- Merci. Dites-moi, vous savez ce qu'il m'est arrivé ?
- A ce qu'on m'a dit le sorcier du village vous a trouvé au pied de ce qu'il appelle sa "pierre de lévitation". Il a bien essayé de vous réveiller mais il n'y a rien eu à faire.
La réflexion fit rire Valérie. S'ils s'étaient inquiétés pour si peu il comprenait mieux pourquoi on prenait tant de soin de lui. Verticea ne semblait pas s'amuser de son côté, mais elle connaissait la suite de l'histoire.
- J'ai le sommeil très lourd.
- Si ca n'avait été que ca, je pense qu'il se serait contenté de vous déplacer un peu plus loin. Mais il a trouvé autour de vous des morceaux de racines mâchouillées. Les racines de la plante qu'il utilise justement pour repousser les animaux de sa pierre chérie.
- Vous vous moquez ?
- Je ne me permettrais pas. Et puis vous aviez certainement vos raisons de vous retrouver ici et de ne pas reconnaitre le rouge vif d'une plante vénéneuse.
- Là vous vous moquez !
- Non, je vous le jure !
- Est-ce que je pourrais revoir la plante ?
Tant qu'à apprendre des notions de botanique, autant les apprendre entièrement. Et puis il vaudrait mieux savoir reconnaitre la part de celle-ci qui lui en voudrait à vie de l'avoir seulement goûtée. Verticea posa les assiettes qu'elle tenait toujours en main sur la table de nuit du lit où reposait Valérie. Elle en ouvrit un tiroir et fouilla à l'intérieur. Elle en ressorti une petite plante dont les racines grassouillettes souffraient d'une belle trace de morsure humaine. Au dessus de celles-ci une tige épaisse et solide était dressée. D'un rouge vif, elle portait sur un de ses flanc une fine feuille nervurée de la forme des lauriers, arborant la même couleur ardente que son mât. Verticea tendit la plante à Valérie.
- C'est un parent d'une plante qu'on appelle l'Honneur des Nain, l'Errena Rubida. Mais contrairement à elle, elle n'est pas mortelle.
- J'en ai de la chance !
- Pas tout à fait. En fait, elle n'est pas directement mortelle, mais ses effets provoquent généralement la même fin.
- Ses effets ?
- Sans notre intervention vous auriez d'abord eu une sacrée migraine,
- Euh... vous êtes certain de m'avoir soigné ?
- Oui, ne vous inquiétez pas. Laissez-moi finir et vous comprendrez.
- Pardon, allez-y.
Verticea sourit. Un visage sans défaut rayonnait. Ses lèvres s'étaient réhaussées et provoquaient une faible vague sur ses paumettes. Le bout de son petit nez rebondi gigotait indépendamment et rappelait par moment la moue perplexe d'un hamster qu'on sort de sa cage. Quand à ses grands yeux, que l'expression générale avait en bonne partie rétréci, ils brillaient à l'extrémité d'un regard enfin amusé.
- La migraine ne dure pas longtemps car la victime perd rapidement sa sensibilité, dans toutes les parties de son corps. Il ne ressent plus la faim, la douleur, ou la chaleur. Certains y trouvent un vrai bonheur, mais il ne se prolonge jamais très longtemps. Sans parler de la frustration de ne plus avoir la moindre sensation, la perte des sens qui s'en suit se trouve être bien plus dangereuse. En effet, la victime commence à avoir de profondes hallucinations, et n'a donc même pas conscience de perdre ses sens. Mais ca ne l'empêche pas de souffrir ! Et celà peut prendre des semaines étant donné que le poison que contient la plante n'est pas éliminé par l'organisme. Et si au bout de toutes ces épreuves, irréversibles à ce stade, le martyr vit encore, son corps deviendra peu à peu flasque jusqu'à demeurer inerte. Et toujours pas de délivrance, tant que rien ne provoque la mort. Pour une personne isolée comme vous, c'est la faim qui fait son office. Pour d'autre, un ami précieux tentera d'abréger le supplice, mais comme vous le savez sans doutes déjà, on ne meurt pas en ce monde...
Valérie demeurait muet. Il venait d'échapper de peu à une torture infinie et cruelle et s'estima heureux que le destin ait amené le sorcier du village à le secourir. Il faudra qu'il pense à le remercier d'ailleurs. Le destin... la notion lui rappela l'Auteur et une sensation de gêne paranoïaque s'empara de lui. Depuis deux jours il tâchait d'échapper à la fatalité pour ne pas tomber entre les mains de l'Auteur, et voilà qu'aujourd'hui il avait, bien malgré lui, suivi sa destinée. Si seulement il avait pu rester avec ses amis tout celà ne serait pas arrivé. Ce qu'il lui fallait désormais, c'était retrouver le vieil homme !
Verticea avait déposé un regard inquiet sur Valérie et attendait visiblement qu'il sorte de ses reflexions.
- Tout va bien ?
- Hein ? Euh, c'est à dire que j'ai des amis que j'aimerais bien retrouver et...
- Vous voudriez déjà nous quitter ?
- Non en fait je ne sais pas comment les retrouver.
- Ah, vous êtes mort récemment, c'est ca ? Vous avez eu mal ? Moi, c'est ce qui me fait le plus...
- Non, non, je ne suis pas mort. A vrai dire, euh... je suis né.
- Je vois, vous êtes nouveau. Et vous avez déjà des amis ?
- Disons qu'ils se sont un peu imposés à moi, et à force je m'y suis attaché, vous savez comment c'est !
Valérie découvrit ses dents et Verticea sourit. Après qu'un instant eut figé la situation à la manière d'un appareil photographique, elle ramena sa main gauche sous son nez pour masquer son amusement, et entreprit de ramener la vaisselle sale à la cuisine. Lorsqu'elle revint, moins d'une minute plus tard, quelques gouttes roulaient sur ses joues.
- Vous savez quoi ? Je vais demander à Mawoc de venir. C'est un vrai concierge qui passe sa vie à la taverne et... mais au fait vous avez dit n'être là que depuis peu, alors je dois vous prévenir de quelque chose.
- Et bien quoi ?
- Avez-vous déjà rencontré des hobbits ?
- Des quoi ? Comme dans le Seigneur des Anneaux vous voulez dire ?
- Ah, vous connaissez, c'est déjà ca !
- Mais comment...
- En fait c'est un peu délicat à expliquer mais pour résumer voici ce que nous avons imaginé pour expliquer ce phénomène : à notre arrivée dans ce monde chacun se retrouve avec l'apparence qui lui convient le mieux. Ceux qui ont toujours tout misé sur leur physique deviennent une montagne de muscles bronzée tandis que les plus intellectuels ont généralement une peau plus pâle et un physique plus fluet. Mais il existe encore beaucoup d'autres possibilités. Par exemple un nerveux colérique aura l'apparence d'un nain alors qu'un adepte du buffet à volonté deviendra un hobbit ventripotent, etc... Et ici nous sommes dans un village hobbit.
Valérie repensa à Talec. Il se fit la remarque que son apparence extérieure ne correspondait pas exactement à la description que venait de faire Verticea des nains, mais se contenta du début d'explication qui se présentait, pour une fois, à la place d'une nouvelle question. Et puis l'existence de nains, de hobbits, d'elfes et peu importe ce qu'il pouvait y avoir d'autre, ne comptait pas parmi les plus grandes questions en suspens du moment. Il se demanda un instant s'il ne serait pas mieux à rester ici, paré d'un vrai lit et d'une femme pour prendre soin de lui plutôt que de se fatiguer à retrouver un vieillard un peu fou et un nain qui lui offrirait de dormir confortablement à la belle étoile sur un morceau d'étoffe...
Puis il repensa à l'Auteur et estima qu'il valait mieux tenir ses hôtes loin de ce genre de considérations, quoi qu'il ne les ait pas encore rencontrés. Il se rendit compte que la jeune femme était restée songeuse.
- Verticea ?
- Oui ?
- Vous n'aviez pas parlé d'un ami qui pourrait m'aider ?
- Ah ! Si ! Je vais le chercher !

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