- Au secours, venez m'aider !

Valérie eut un bref moment d'hésitation, mais finit par continuer sa course. Il se rappelait des paroles de Cairros et espérait de tout son coeur que celui-ci savait ce qu'il faisait. Sinon, ses appels à l'aide ne lui serviraient à rien. Ils risquaient au contraire de lui assurer de douloureux moments dans un futur sans doute beaucoup trop proche à son goût.
Valérie s'interdit de laisser croître en lui la vague de pessimisme qui commençait à s'insinuer dans son esprit, et tâcha d'envisager les choses selon le meilleur angle. De toutes façons, tant qu'il n'était pas certain que l'Histoire avait choisi telle ou telle branche pour se dérouler sur l'arbre des possibilités, il lui était parfaitement inutile d'essayer de deviner ce qu'il y avait au bout de celle-ci. Au contraire, il valait mieux pour son moral qu'il la laisse suivre son cours tout en l'imaginant aussi bonne pour lui que possible.
Il n'était pas certain que les hommes qu'il avait aperçus avant de pénétrer dans la forêt étaient vraiment ce qu'il croyait, mais il craignait vivement que ce fut le cas. Il se rendit compte qu'il ne savait rien des relations que Cairros pouvait avoir avec l'Auteur et ses partisans, et il sourit à l'idée que le vieil homme était un fieffé comédien. Sa réaction vive et imprévue était certainement la plus adaptée dans le cas où les hommes qui venaient à leur rencontre n'avaient rien de particulier à lui reprocher. Il venait de sauver sa vie et celle de Talec, le laissant lui maître de la sienne.
Il avait désormais parcouru assez de chemin pour ne plus entendre les cris de son ami. A moins que ce ne soit la conséquence de son coeur qui, battant de plus en plus fort, l'assourdissait en faisant palpiter ses oreilles rougies. Il ralentit sa course pour prendre le temps de se calmer. Lorsqu'un endroit propice se présenta, il jeta un regard en arrière.

Deux personnes couraient après lui, à une distance plutôt avantageuse de son point de vue, mais ce détail lui parut vite secondaire. A quelques mètres à peine, il vit deux grands chiens élancés, apparemment déterminés à le persuader que la course n'était pas une solution avec eux. Par réflexe plus qu'autre chose, Valérie reprit sa course effrénée. Il appréhendait chaque pas comme s'il avait été le dernier et l'impression lui vint qu'il pouvait entendre les molosses se rapprocher inexorablement de lui.
Son désespoir resserait ses griffes sur lui lorsque sa chance entra dans la partie. Un arbre abattu gisait droit devant lui, et coupait sa route avec la désinvolture commune à tout arbre dans pareille situation. Ah ! Si seulement cette maudite bûche s'était pointée au moment il cherchait du bois, elle lui aurait évité bien des peines. Mais pour l'heure, elle se dressait de toute son épaisseur sur son chemin, et autant dire qu'un moindre écart sur sa trajectoire rectiligne aurait pour ainsi dire jeté Valérie dans la gueule de loups bien plus véloces que lui. Mais le seul choix qui lui restait s'avéra être le meilleur.
Il sauta le tronc comme il put, et sa jambe frotta sur toute la longueur d'une branche cachée par son feuillage, lui arrachant au passage un bout de tissu, de peau, puis une affreuse grimace. La douleur s'installant progressivement dans son membre meurtri, il tituba sur quelques pas, sentant la traque parvenir à son terme. Dans sa précipitation pour gagner quelques instants de liberté en plus, il ne vit pas qu'un seul de ses deux petits pisteurs était encore debout, quoi que copieusement sonné. L'autre, épuisé par la rencontre aussi brutale que soudaine avec une masse végétale arrogante rabattue par son élasticité naturelle après que Valérie l'eut pliée au vol, méditait sur les bienfaits d'un abandon dévoué à Morphée.

La douleur s'intensifiait à mesure que Valérie insistait sur la nécessité de poursuivre sa route, et la tête commençait à lui tourner. Il eut bientôt l'impression que la terre tremblait à chacun de ses pas. Il ne devait pas vraiment aller vite, car il entendit les voix de deux humains derrière lui, surpris de trouver leurs fidèles compagnons en pleine communion avec la nature. La terre tremblait toujours plus et les voix se rapprochaient.
N'en pouvant plus, il s'affala contre un arbre, décidé à faire face au sort qu'on lui réservait. Il vit l'air inquiet des deux hommes qui, tenant leurs distances avec lui, sondaient la forêt de leurs regards inquisiteurs. Il vit le chien resté debout tendre l'oreille et aboyer vers son maître. Il vit aussi la bête de deux cent kilos atterrir à sa droite, suivie de près par une autre plus grosse encore à sa gauche, puis derrière les deux hommes, et enfin tout autour d'eux. Mais il ne vit pas ce qu'il leur arriva, car déjà son regard se troublait jusqu'à lui échapper.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, tout avait disparu. Les deux hommes, leurs deux chiens, et les chiens plus gros encore qui les avaient tous pris au dépourvu. Il ne restait plus qu'un lieu, imprégné de la sévérité du monde animal par diverses traces de lutte. Il n'y avait plus que lui, au milieu de tout ca, vautré au pied d'un arbre et l'esprit cotonneux, témoin malgré lui de sa santé pétillante, surtout dans sa jambe endolorie. Elle n'était d'ailleurs pas la seule à se manifester, car après toutes ces émotions son estomac commençait à signaler son existence avec obstination.
Il étira ses membres jusqu'à frôler l'écartellement (c'est du moins comme ça qu'il se le figurait) et bailla bruyamment. Il s'interrompit bien vite en voyant un de ces énormes anorks fouiner près de l'arbre abattu. Celui-ci semblait avoir fait totalement abstraction de la présence de Valérie, et usait de sa puissante machoire pour arracher quelques branches.
Valérie l'observa quelques temps jusqu'à ce que son estomac gargouille assez fort pour faire se détourner l'anork de ses fouilles. Celui-ci fit quelques pas vers lui et le regarda d'un air perplexe. Il était penché en avant, rappelant légèrement la position accroupie humaine. Valérie n'aurait su dire si l'intérêt soudain de l'animal pour sa personne tenait plus de l'intérêt scientifique que culinaire, mais poussa un vif soupir de soulagement lorsque celui-ci se remit vaguement debout. Une fois encore l'animal jeta un oeil dans sa direction, avant de se détourner pour de bon, face à l'épaisse forêt qui s'étendait derrière l'arbre qui avait accueilli la retraite de Valérie. Il plia ses pattes arrières, basculant son bassin au point de se ramasser par terre, et se détendit brusquement, effectuant un bond prodigieux hors du champ de vision du jeune homme. Quelques secondes après, le sol trembla...

Valérie prit le temps de se calmer et se releva. Il n'avait nulle part où aller, ne sachant même pas précisément par où il était arrivé là. Ce qu'il savait, c'est qu'il passait une sacrée mauvaise journée. Il avait faim et sa jambe le lançait. Ah oui, il savait aussi qu'un anork l'avait magnifiquement ignoré et s'en était allé comme si de rien n'était. Il pouvait le suivre, ou il pouvait aussi espérer retrouver le chemin d'où il venait. Quoi qu'il eut sans doute été stupide de revenir encore sur ses pas, pour ne rien trouver d'autre que plus d'hostilité.
C'est ainsi qu'il choisit de poursuivre en direction des anorks, au rythme que sa jambe lui imposait. Il n'en tirerait peut-être aucune pitance pour son estomac, mais espérait bien ainsi contenter sa curiosité.

Il ne lui fallut pas longtemps avant de se rendre compte qu'un râle se faisait entendre droit devant lui. Il entendait distinctement maintenant ce qui n'avait été qu'une désagréable sensation auparavant. Il se souvint des deux hommes qui l'avaient poursuivi et avança précautionneusement. En peu de temps, il fut capable d'apercevoir une brèche entre les arbres. Une clairière bordée de buissons vers laquelle aucune route ne menait. Et de cet oasis de lumière, au creux duquel les rayons du soleil plongeaient fougueusement, naissait le paradoxe d'une agonie.
Valérie s'approcha doucement et se faufila dans les buissons pour observer la douloureuse scène. Sa surprise fit fléchir les traits de son visage lorsqu'il comprit enfin que le sol de la clairière se trouvait à plusieurs mètres en contrebas. Tel un puit extra-large qu'aurait creusé quelconque poinçon céleste désireux d'apposer sa marque à cette forêt. Et au fond de celui-ci, se trouvaient étendus les deux hommes et leurs deux fidèles compagnons, dans un état ne leur permettant plus que de laisser filtrer une sinistre plainte au delà de leurs corps inertes. Autour d'eux, moultes autres proies peinaient à trépasser, et quelques anorks s'affairaient, les laissant tous gésir là, souffrants. La vie de ceux-ci paraissait très organisée et rien n'aurait pu les soustraire à leurs tâches respectives, qui se résumaient pour la plupart à surveiller le garde-manger ou la progéniture. En regardant bien, Valérie put se rendre compte que chacune des proies avait dû subir un traitement suffisamment violent pour la laisser désarticulée, incapable de fuir, pour le cas où un autre animal que l'anork eut été capable de franchir d'un bond les parois monumentales de leur funeste logement. C'en fut assez pour Valérie qui s'arracha à sa fascination malsaine pour le mode de vie des anorks afin de poursuivre son chemin. Il resta hébété quelques temps par les horreurs dont il avait été le témoin et l'impuissance du genre humain devant de tels prédateurs. Prédateurs qui, cependant, lui avaient mystérieusement laissé la vie sauve. Il se perdit ainsi dans ses reflexions, marchant dos au soleil déclinant.

Aussi, il ne fut même pas surpris lorsqu'il parvint à l'orée des bois pour continuer sa route parmi de vertes collines luxuriantes.
Le soleil se couchait et le tira de ses pensées pour le plonger dans l'inquiétude. Perdu qu'il était, seul sans bagage quel qu'il soit, il avait le ventre vide et nulle part où dormir. Il fut vite rasséréné quand il eut fait un tour d'horizon du paysage qui s'offrait à lui. Les prairies qui l'entouraient hébergeaient une vie calme et paisible, et il pourrait certainement trouver de multiples fruits pour apaiser sa faim.
Il choisit de commencer son inspection par un bouquet d'arbres dans lesquels il ne trouva que de hautes branches abritant de craintifs oiseaux. Puis il visita un bosquet d'épineux qui tentèrent de lui arracher ce qui lui restait de tissu sur les jambes après sa folle cavalcade à travers bois.

Enfin, la lumière déclinant grandement, il désespéra de pouvoir encore trouver de quoi manger et se blottit contre le seul rocher qu'il put encore voir. Au moins, s'il ne mourrait pas de faim, ce ne serait pas le froid qui l'emporterait !
La terre étant meuble, il entreprit de se creuser un petit abri avec les quelques forces qui lui restaient, à l'image des anorks dont le souvenir vif occupait encore le centre de ses souvenirs. C'est ainsi qu'il fit connaissance avec une petite plante à tubercule qui inscrivit sur son visage le premier sourire qu'il avait pu afficher depuis longtemps. Le petit végétal n'avait pas encore de place réservée dans sa tête, et il lui en fit une qu'il se hâta de remplir par la première des données qui lui importait pour l'instant : son goût.

Qu'elle ne fût pas comestible ne lui vint même pas à l'idée...
Par Stabbquadd
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  • : Les Terres du Seakk
  • : Roman de Fantasy dans un univers médiéval fantastique loufoque et drôle. Chapitres courts pour faciliter la lecture, et action quasi-permanente ! Enfin autant que possible. Bon, y'a peut-être quelques longueurs c'est vrai. Ok, c'est carrément chiant, mais c'est mon mien à moi de roman, alors j'y fais ce que j'y veux. Na !
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