- Deux cuivres qu'il se réveille cette fois !
- Hmmm... tenu, mais seulement si tu parles moins fort...
Lorsque Valérie valut au vieil homme de perdre deux pièces de cuivres, ce fut pour voir deux sourires braqués sur lui.
Il se sentait merveilleusement bien, excepté son dos qui souffrait quelque peu du régime imposé par la nuit à la belle étoile. Ses rêves s'étaient enfuis, mais ils laissèrent en lui une agréable et chaleureuse sensation de confort. Cependant, il sentait que ça n'aurait pas dû être le cas.
- Wizefaygl ... ?
C'était ainsi qu'il débutait toutes ses journées. L'effet d'une tradition sans doutes, d'une croyance peut-être, à moins qu'il ne s'agisse d'une nécessité physique causée par l'éloignement de sa dernière réplique. Le fait était que personne ne pensa à lui demander, et que nul ne sut jamais pourquoi.
- Bonne journée pour se réveiller, n'est-ce pas ?
La voix désormais familière de Cairros traina sur le chemin reliant les oreilles au cerveau de Valérie. Quand elle y parvint enfin, elle prit la peine de réveiller tout le monde et d'ouvrir les volets pour laisser entrer la lumière. En effet, c'était une belle journée ! Ce qui rapella par ailleurs aux fonctionnaires de son esprit, du moins à ceux qui avaient enfin terminé le petit café de l'embauche et pas encore entamé la première pause, que la programmation avait été modifiée sans préavis.
- Mmmniah gué... lon tour de gade ?
Malheureusement, et comme c'est souvent le cas chez Valérie, les préposés au language tardaient à se mettre au boulot, et sa langue s'emballait parfois toute seule dans des phrases dépourvues de voyelles. Sa phrase le fit entrer dans un processus de baillement tel qu'un individu normal s'en serait décroché la machoire. Par chance, elle fut comprise par qui de droit.
- Nous avons jugé bon de t'en préserver.
- Et j'ai gagné deux pièces de cuivre...
- C'est ta première nuit "volontaire" ici, et il valait mieux que tu te reposes, la journée d'hier a été longue.
- Mais ... et ?
- Ne t'inquiètes pas, tu auras largement l'occasion de compenser cette nuit une autre fois. Tiens, mange un morceau, tu dois avoir faim.
Valérie, qui finissait d'ouvrir ses yeux, constata que le campement avait été très largement levé. La nourriture proposée était tiède, mais celà ne le gêna pas le moins du monde. Il l'engouffra dans sa bouche qui fit rapidement la liaison avec son estomac. Celui-ci avait commencé à gargouiller dès l'évocation du concept de repas. Sa bouche eut à peine le temps de saisir la texture filandreuse de la viande avant qu'elle disparaisse, absorbée dans les méandres d'une énorme machine à digérer. Une fois repu, il fut disposé à engager une conversation sereine avec tout plein de raisonnement censé dans son intérieur.
- La nuit s'est bien passée alors ?
- On n'peut mieux ! Je n'ai pas beaucoup dormi, et à mon réveil j'ai laissé Talec aller se coucher. Tu as aimé la viande ? C'était ta part de l'anork d'hier soir !
A la mention du petit animal qu'il avait découvert la veille et dont il venait d'engloutir une partie, Valérie se sentit nauséeux. Désormais, il faudrait qu'il s'habitue à manger ce qu'ils trouveraient sur leur route, et il serait également bienvenu de sa part d'apprendre à le préparer. La tâche s'annonçait déjà bien plus ardue que retirer un emballage et mettre à chauffer...
- Un peu dure, mais... j'avais très faim.
- C'est normal, les vivres sont précieux et nous devrons nous rationner tant qu'il nous sera impossible de constituer un stock.
- Ce n'est pas grave... quel est le programme ?
- Tout d'abord, nous devons partir d'ici : cet endroit n'est pas des plus agréables pour vivre au quotidien. J'ai réfléchi et je te rejoins sur ta réflexion. Suivre la logique revient à se jeter dans la gueule du loup. Alors je pense que, quitte à prendre des risques, prenons la direction la plus illogique : les anorks.
Lorsque l'idée lui pénétra l'esprit, Talec eut un frisson. Il n'osa rien dire mais son visage, devenu tout pâle, était suffisamment explicite. Valérie avait réfléchi à la question avant de s'endormir la veille, mais sa conclusion à lui était différente.
- Les anorks ? Je ne crois pas qu'il soit judicieux de passer d'un extrême à l'autre. Selon moi, il vaut mieux choisir la solution la plus simple et la moins dangereuse de celles qui nous restent.
A ces mots, Talec récupéra ses couleurs, quoi qu'un peu délavées par le traitement que leur avaient fait subir ses émotions, et afficha un timide sourire. Cairros présentait quand à lui tous les signes de l'impatience, quoi qu'il affichât, ses bras croisés, un air plutôt sévère et déterminé. Ce qui n'empêcha pas Valérie de reprendre.
- Voyez-vous, il est probable que les anorks nous classent très rapidement dans la catégorie garde-manger au moindre contact visuel, et personnellement je préfèrerais éviter d'établir ce contact, même s'il devait être unidirectionnel. Nous pourrions réussir à les éviter, mais pour peu que cet "Auteur" arrive à réfléchir comme vous, ou même à guider vos choix, alors il est probable qu'il nous y attende. De même que chez vous, étant donné que c'était notre direction initiale. Quand à la voie dégagée, elle est trop belle pour être vrai, et c'est l'endroit parfais pour tendre un piège. Alors il nous faut revenir en arrière, là où je suis "arrivé". Il n'y a aucune raison pour qu'on y soit attendu, puisque c'est de là qu'on vient. Y retourner parait non seulement idiot, mais en plus inutile.
Talec rayonnait. S'il fallait voter, il avait déjà choisi son candidat.
- Moi, je suis d'accord avec lui ! C'est comment là-bas ?
- Une route dégagée bordée d'herbe et de buissons, qui entaille la forêt et où le soleil est toujours présent.
- J'en suis !
Cairros, toujours pensif, fronçait ses sourcils brousailleux en se grattant le menton. Quel que soit son avis, il lui faudrait bien s'incliner. Il établit donc que son avis serait le même, et une stratégie subtile qui lui permettrait de garder la face. Il montra du doigt la couche du dernier levé d'un air réprobateur.
- Et bien, remballons tout ceci, allons-y.
Pendant la marche, Valérie profita d'être en queue pour examiner avec attention ses deux compagnons. Le nain avait bien du mal à suivre le rythme imposé par le vieillard, qu'on aurait pourtant pu penser fragile et fatigué, mais il faisait de son mieux pour ne pas le montrer. Il avait en plus de ça hérité d'un sac trop grand pour lui, contenant certainement les restes de sa victime, et qui rebondissait sur son postérieur à chaque fois qu'il pressait le pas.
Le vieil homme, lui, semblait le plus excité. On eût dit qu'il avait un train à prendre qu'on ne se serait trompé que pour le train. Pourtant, de là où Valérie l'observait, il disparaissait pratiquement sous le fatras qui reposait sur son dos. Mais rien ne l'arrêtait, et surtout pas une quelconque racine saillante que Talec peinait à franchir en un bond, ni même une branche basse qui le forçait pourtant à l'écarter d'une main. En y réfléchissant, on aurait même pu croire que le vieil homme s'amusait comme un fou ! A plusieurs reprises, le vieil homme s'arrêta et, l'index tendu en l'air dans une posture très explicite, paru se concentrer sur ses souvenirs pour déterminer la direction à suivre.
Au bout de quelques heures, Valérie reconnut enfin la surface ondoyante qu'il associait désormais à un voile magique. Il reconnut aussi le rocher au pied duquel il s'était réveillé et derrière lequel ils s'étaient cachés lorsque l'Auteur était arrivé. Il fut surpris de constater la précision du vieillard, alors que pour lui la plupart des arbres n'étaient que des arbres. D'ailleurs, de là où il était, il aurait bien du mal à faire demi-tour et à retrouver la paire d'arbres qui les avaient hébergés pour la nuit.
Le petit groupe se rapprocha discrètement à quelques pieds de la surface et s'arrêta. De là, il leur était très difficile de distinguer l'autre côté de la route, et seule celle-ci, d'une couleur jaunâtre contrastant avec les alentours, se démarquait du flou qui filtrait à travers la substance "magique" dont était formé le rideau flottant. Cairros posa son sac à ses pieds et murmura.
- Restez ici, je vais vérifier que personne ne nous attend.
Il alla se planter face au voilage mystérieux et approcha délicatement son visage de la surface. Il resta ainsi une bonne minute avant de se décider à le traverser. Il disparut quelques temps dans la masse colorée que pouvait voir Talec et Valérie, puis revint.
- Mes amis, il ne fait plus aucun doute que nous avons fait le bon choix. Nous pouvons y aller sans hésitation !
Ils traversèrent le voilage et profitèrent de la lumière du soleil qui se déversait sur eux. De son zénith, celui-ci leur faisait des ombres si petites qu'il était impossible de dire laquelle appartenait à Talec. Valérie proposa une halte. Il voulait permettre au nain de reprendre son souffle après ce qui était pour lui une folle cavalcade en forêt, mais prétexta plutôt une mise au point pour ne pas entamer l'honneur du petit homme. Ils s'assirent tous sauf Cairros, qui posa son sac à terre et resta debout. Il scruta Valérie d'un air impatient, jusqu'à ce que celui-ci prenne la parole.
- Bien, et maintenant que nous sommes revenus au point de départ, que faisons nous ?
- Ca, c'est une riche question.
- Où mène cette route ?
- A un ancien temple.
- Un temple ?
- Oui, au temple d'un dieu... enfin, un temple quoi !
- Et de l'autre côté ?
- A peu près partout, sauf vers le temple évidemment.
- Je suppose donc qu'il serait plus logique d'aller par là.
- Parfaitement.
- Alors allons voir ce temple !
- Hum, je le déconseille.
- Ah bon, et pourquoi ?
- Car c'est là que se trouve l'Auteur.
- Dans ce cas, il vaudrait sans doute mieux que nous suivions la logique, pour une fois !
- C'est exactement ce que je me disais !
Pour une fois qu'ils étaient d'accord au premier essai, ils savourèrent chacun de leur côté cet instant grâcieux pour l'égo. Talec, lui, releva la tête.
- Mais c'est qui, l'Auteur ?
Cairros et Valérie ouvrirent de grands yeux. Valérie se demanda comment un prisonnier pouvait ignorer jusqu'au nom de son geôlier. Et puis, il se rendit à l'évidence : si Cairros n'avait pas été là à son réveil, il se demanderait certainement encore où il était et ce qu'il y faisait, pour peu qu'il ne soit pas déjà mort et "ressuscité" plusieurs fois. Le regard tourné vers le vieil homme, un sentiment de gratitude s'engageait dans son esprit lorsque Talec reprit la parole.
- Ben quoi, me regardez pas comme ca, comment je pourrais savoir les ennuis que vous avez si vous ne m'en parlez jamais ?
Valérie était sur le point d'ouvrir la bouche quand Cairros lui en retira les mots.
- L'Auteur mon ami, c'est celui qui t'a mis ici, puis sur notre chemin.
- Ah, et c'est pour ca que vous lui en voulez ?
Talec avait les yeux qui débordaient d'innocence. Le vieillard partit d'un rire grinçant qui l'emmena jusqu'à tousser. Quand il eut repris son calme, il expliqua.
- Mais non mon bon ami, ça serait même plutôt lui qui nous en veut, mais c'est une histoire plutôt compliquée. Que diriez-vous de reprendre tranquillement la route ? Nous t'expliquerons en chemin !
Et c'est ainsi que Talec reçu l'enseignement de Cairros en ce qui concerne l'Auteur, ce qui faillit même lui valoir de s'étouffer quand on lui désigna le responsable de sa présence en ce monde.
C'est au détour d'un chemin que Cairros sembla perdre le peu de raison dont il était doté. Il se retourna, poussa le nain par terre et leva les bras en l'air.
- Désolé Talec, je t'expliquerai. Et toi Valérie, tu vois la forêt ?
- Maiouimai...
- Je te donne dix secondes pour y courir le plus vite possible. Et ne te retourne pas, quoi que tu entendes !
Alors qu'il était en pleine course en direction de la forêt, Valérie tourna la tête et compris ce qui avait provoqué chez Cairros une telle panique.
- Hmmm... tenu, mais seulement si tu parles moins fort...
Lorsque Valérie valut au vieil homme de perdre deux pièces de cuivres, ce fut pour voir deux sourires braqués sur lui.
Il se sentait merveilleusement bien, excepté son dos qui souffrait quelque peu du régime imposé par la nuit à la belle étoile. Ses rêves s'étaient enfuis, mais ils laissèrent en lui une agréable et chaleureuse sensation de confort. Cependant, il sentait que ça n'aurait pas dû être le cas.
- Wizefaygl ... ?
C'était ainsi qu'il débutait toutes ses journées. L'effet d'une tradition sans doutes, d'une croyance peut-être, à moins qu'il ne s'agisse d'une nécessité physique causée par l'éloignement de sa dernière réplique. Le fait était que personne ne pensa à lui demander, et que nul ne sut jamais pourquoi.
- Bonne journée pour se réveiller, n'est-ce pas ?
La voix désormais familière de Cairros traina sur le chemin reliant les oreilles au cerveau de Valérie. Quand elle y parvint enfin, elle prit la peine de réveiller tout le monde et d'ouvrir les volets pour laisser entrer la lumière. En effet, c'était une belle journée ! Ce qui rapella par ailleurs aux fonctionnaires de son esprit, du moins à ceux qui avaient enfin terminé le petit café de l'embauche et pas encore entamé la première pause, que la programmation avait été modifiée sans préavis.
- Mmmniah gué... lon tour de gade ?
Malheureusement, et comme c'est souvent le cas chez Valérie, les préposés au language tardaient à se mettre au boulot, et sa langue s'emballait parfois toute seule dans des phrases dépourvues de voyelles. Sa phrase le fit entrer dans un processus de baillement tel qu'un individu normal s'en serait décroché la machoire. Par chance, elle fut comprise par qui de droit.
- Nous avons jugé bon de t'en préserver.
- Et j'ai gagné deux pièces de cuivre...
- C'est ta première nuit "volontaire" ici, et il valait mieux que tu te reposes, la journée d'hier a été longue.
- Mais ... et ?
- Ne t'inquiètes pas, tu auras largement l'occasion de compenser cette nuit une autre fois. Tiens, mange un morceau, tu dois avoir faim.
Valérie, qui finissait d'ouvrir ses yeux, constata que le campement avait été très largement levé. La nourriture proposée était tiède, mais celà ne le gêna pas le moins du monde. Il l'engouffra dans sa bouche qui fit rapidement la liaison avec son estomac. Celui-ci avait commencé à gargouiller dès l'évocation du concept de repas. Sa bouche eut à peine le temps de saisir la texture filandreuse de la viande avant qu'elle disparaisse, absorbée dans les méandres d'une énorme machine à digérer. Une fois repu, il fut disposé à engager une conversation sereine avec tout plein de raisonnement censé dans son intérieur.
- La nuit s'est bien passée alors ?
- On n'peut mieux ! Je n'ai pas beaucoup dormi, et à mon réveil j'ai laissé Talec aller se coucher. Tu as aimé la viande ? C'était ta part de l'anork d'hier soir !
A la mention du petit animal qu'il avait découvert la veille et dont il venait d'engloutir une partie, Valérie se sentit nauséeux. Désormais, il faudrait qu'il s'habitue à manger ce qu'ils trouveraient sur leur route, et il serait également bienvenu de sa part d'apprendre à le préparer. La tâche s'annonçait déjà bien plus ardue que retirer un emballage et mettre à chauffer...
- Un peu dure, mais... j'avais très faim.
- C'est normal, les vivres sont précieux et nous devrons nous rationner tant qu'il nous sera impossible de constituer un stock.
- Ce n'est pas grave... quel est le programme ?
- Tout d'abord, nous devons partir d'ici : cet endroit n'est pas des plus agréables pour vivre au quotidien. J'ai réfléchi et je te rejoins sur ta réflexion. Suivre la logique revient à se jeter dans la gueule du loup. Alors je pense que, quitte à prendre des risques, prenons la direction la plus illogique : les anorks.
Lorsque l'idée lui pénétra l'esprit, Talec eut un frisson. Il n'osa rien dire mais son visage, devenu tout pâle, était suffisamment explicite. Valérie avait réfléchi à la question avant de s'endormir la veille, mais sa conclusion à lui était différente.
- Les anorks ? Je ne crois pas qu'il soit judicieux de passer d'un extrême à l'autre. Selon moi, il vaut mieux choisir la solution la plus simple et la moins dangereuse de celles qui nous restent.
A ces mots, Talec récupéra ses couleurs, quoi qu'un peu délavées par le traitement que leur avaient fait subir ses émotions, et afficha un timide sourire. Cairros présentait quand à lui tous les signes de l'impatience, quoi qu'il affichât, ses bras croisés, un air plutôt sévère et déterminé. Ce qui n'empêcha pas Valérie de reprendre.
- Voyez-vous, il est probable que les anorks nous classent très rapidement dans la catégorie garde-manger au moindre contact visuel, et personnellement je préfèrerais éviter d'établir ce contact, même s'il devait être unidirectionnel. Nous pourrions réussir à les éviter, mais pour peu que cet "Auteur" arrive à réfléchir comme vous, ou même à guider vos choix, alors il est probable qu'il nous y attende. De même que chez vous, étant donné que c'était notre direction initiale. Quand à la voie dégagée, elle est trop belle pour être vrai, et c'est l'endroit parfais pour tendre un piège. Alors il nous faut revenir en arrière, là où je suis "arrivé". Il n'y a aucune raison pour qu'on y soit attendu, puisque c'est de là qu'on vient. Y retourner parait non seulement idiot, mais en plus inutile.
Talec rayonnait. S'il fallait voter, il avait déjà choisi son candidat.
- Moi, je suis d'accord avec lui ! C'est comment là-bas ?
- Une route dégagée bordée d'herbe et de buissons, qui entaille la forêt et où le soleil est toujours présent.
- J'en suis !
Cairros, toujours pensif, fronçait ses sourcils brousailleux en se grattant le menton. Quel que soit son avis, il lui faudrait bien s'incliner. Il établit donc que son avis serait le même, et une stratégie subtile qui lui permettrait de garder la face. Il montra du doigt la couche du dernier levé d'un air réprobateur.
- Et bien, remballons tout ceci, allons-y.
Pendant la marche, Valérie profita d'être en queue pour examiner avec attention ses deux compagnons. Le nain avait bien du mal à suivre le rythme imposé par le vieillard, qu'on aurait pourtant pu penser fragile et fatigué, mais il faisait de son mieux pour ne pas le montrer. Il avait en plus de ça hérité d'un sac trop grand pour lui, contenant certainement les restes de sa victime, et qui rebondissait sur son postérieur à chaque fois qu'il pressait le pas.
Le vieil homme, lui, semblait le plus excité. On eût dit qu'il avait un train à prendre qu'on ne se serait trompé que pour le train. Pourtant, de là où Valérie l'observait, il disparaissait pratiquement sous le fatras qui reposait sur son dos. Mais rien ne l'arrêtait, et surtout pas une quelconque racine saillante que Talec peinait à franchir en un bond, ni même une branche basse qui le forçait pourtant à l'écarter d'une main. En y réfléchissant, on aurait même pu croire que le vieil homme s'amusait comme un fou ! A plusieurs reprises, le vieil homme s'arrêta et, l'index tendu en l'air dans une posture très explicite, paru se concentrer sur ses souvenirs pour déterminer la direction à suivre.
Au bout de quelques heures, Valérie reconnut enfin la surface ondoyante qu'il associait désormais à un voile magique. Il reconnut aussi le rocher au pied duquel il s'était réveillé et derrière lequel ils s'étaient cachés lorsque l'Auteur était arrivé. Il fut surpris de constater la précision du vieillard, alors que pour lui la plupart des arbres n'étaient que des arbres. D'ailleurs, de là où il était, il aurait bien du mal à faire demi-tour et à retrouver la paire d'arbres qui les avaient hébergés pour la nuit.
Le petit groupe se rapprocha discrètement à quelques pieds de la surface et s'arrêta. De là, il leur était très difficile de distinguer l'autre côté de la route, et seule celle-ci, d'une couleur jaunâtre contrastant avec les alentours, se démarquait du flou qui filtrait à travers la substance "magique" dont était formé le rideau flottant. Cairros posa son sac à ses pieds et murmura.
- Restez ici, je vais vérifier que personne ne nous attend.
Il alla se planter face au voilage mystérieux et approcha délicatement son visage de la surface. Il resta ainsi une bonne minute avant de se décider à le traverser. Il disparut quelques temps dans la masse colorée que pouvait voir Talec et Valérie, puis revint.
- Mes amis, il ne fait plus aucun doute que nous avons fait le bon choix. Nous pouvons y aller sans hésitation !
Ils traversèrent le voilage et profitèrent de la lumière du soleil qui se déversait sur eux. De son zénith, celui-ci leur faisait des ombres si petites qu'il était impossible de dire laquelle appartenait à Talec. Valérie proposa une halte. Il voulait permettre au nain de reprendre son souffle après ce qui était pour lui une folle cavalcade en forêt, mais prétexta plutôt une mise au point pour ne pas entamer l'honneur du petit homme. Ils s'assirent tous sauf Cairros, qui posa son sac à terre et resta debout. Il scruta Valérie d'un air impatient, jusqu'à ce que celui-ci prenne la parole.
- Bien, et maintenant que nous sommes revenus au point de départ, que faisons nous ?
- Ca, c'est une riche question.
- Où mène cette route ?
- A un ancien temple.
- Un temple ?
- Oui, au temple d'un dieu... enfin, un temple quoi !
- Et de l'autre côté ?
- A peu près partout, sauf vers le temple évidemment.
- Je suppose donc qu'il serait plus logique d'aller par là.
- Parfaitement.
- Alors allons voir ce temple !
- Hum, je le déconseille.
- Ah bon, et pourquoi ?
- Car c'est là que se trouve l'Auteur.
- Dans ce cas, il vaudrait sans doute mieux que nous suivions la logique, pour une fois !
- C'est exactement ce que je me disais !
Pour une fois qu'ils étaient d'accord au premier essai, ils savourèrent chacun de leur côté cet instant grâcieux pour l'égo. Talec, lui, releva la tête.
- Mais c'est qui, l'Auteur ?
Cairros et Valérie ouvrirent de grands yeux. Valérie se demanda comment un prisonnier pouvait ignorer jusqu'au nom de son geôlier. Et puis, il se rendit à l'évidence : si Cairros n'avait pas été là à son réveil, il se demanderait certainement encore où il était et ce qu'il y faisait, pour peu qu'il ne soit pas déjà mort et "ressuscité" plusieurs fois. Le regard tourné vers le vieil homme, un sentiment de gratitude s'engageait dans son esprit lorsque Talec reprit la parole.
- Ben quoi, me regardez pas comme ca, comment je pourrais savoir les ennuis que vous avez si vous ne m'en parlez jamais ?
Valérie était sur le point d'ouvrir la bouche quand Cairros lui en retira les mots.
- L'Auteur mon ami, c'est celui qui t'a mis ici, puis sur notre chemin.
- Ah, et c'est pour ca que vous lui en voulez ?
Talec avait les yeux qui débordaient d'innocence. Le vieillard partit d'un rire grinçant qui l'emmena jusqu'à tousser. Quand il eut repris son calme, il expliqua.
- Mais non mon bon ami, ça serait même plutôt lui qui nous en veut, mais c'est une histoire plutôt compliquée. Que diriez-vous de reprendre tranquillement la route ? Nous t'expliquerons en chemin !
Et c'est ainsi que Talec reçu l'enseignement de Cairros en ce qui concerne l'Auteur, ce qui faillit même lui valoir de s'étouffer quand on lui désigna le responsable de sa présence en ce monde.
C'est au détour d'un chemin que Cairros sembla perdre le peu de raison dont il était doté. Il se retourna, poussa le nain par terre et leva les bras en l'air.
- Désolé Talec, je t'expliquerai. Et toi Valérie, tu vois la forêt ?
- Maiouimai...
- Je te donne dix secondes pour y courir le plus vite possible. Et ne te retourne pas, quoi que tu entendes !
Alors qu'il était en pleine course en direction de la forêt, Valérie tourna la tête et compris ce qui avait provoqué chez Cairros une telle panique.

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