- Et maintenant, je pense qu'il serait grand temps de passer aux présentations, non ?
Le vieil homme avait terminé son explication pendant que le nouvel arrivant s'occupait de son membre estropié. Le vieillard lui avait donné de quoi calmer le saignement et faire cicatriser le tout sans mettre en jeu d'accessoire chauffé à blanc, ce qui avait particulièrement ravi l'intéressé.
Valérie, lui, était une fois de plus abasourdi par ce qu'il venait d'apprendre. Tout lui laissait penser qu'il rêvait. Revenir éternellement à la vie n'avait de sens que pour un rêve, surtout sans en avoir le choix et accompagné du détail farfelu de se réveiller là où on était pas mort. Enfin pas pour la dernière fois. Et pourtant, il savait qu'un rêve relate rarement les évènements d'une journée dans ses moindres détails, et rares étaient les siens où il ne se retrouvait pas stupidement à ramper au sol alors qu'il lui suffisait de se lever pour fuir le monstre ténébreux qui le pourchassait au ralenti. Et puis ce qui lui était arrivé aujourd'hui dépassait de loin son imagination, d'autant plus que la Fantasy n'était pas vraiment son truc. Lui préférait la Science-Fiction. Au moins elle innovait et savait se passer de toutes ces stupides règles qu'impose le retour au moyen-âge. Avec toutes ces histoires rébarbatives de chevaliers sans peur et sans cerveau ; de voleurs rusés et dépravés ; de sorcières méfiantes et solitaires ; de nains avares et coléreux ; et du héros, guidé par un vieillard à demi sénile mais étonnament toujours de bon conseil, qui sauve irrémédiablement le monde avec ses pouvoirs hors du commun, mais sans négliger pourtant d'attendre la dernière page avant d'agir. D'ailleurs, cet ammoncellement de clichés lui rappelait vaguement quelque chose, mais il n'eût pas le temps de mettre le doigt dessus et fut tiré de ses réflexions par le visage désormais familier du vieil homme, qui se trouvait être à quelques centimètres du sien. Et sa bouche s'activait fébrilement.

- C'est curieux ça, on dirait qu'il rêve !
- Il a peut-être envie de se faire oublier, après tout ce qu'il a pu nous faire rire, j'en ferais autant à sa place !
- Penses-tu, il est arrivé depuis si peu de temps que la dignité n'est sans doute pas sa principale préoccupation...
Le vieil homme et le nain débattaient ensemble de son cas, d'un air parfaitement innocent. Intéressé même, voir intrigué. Valérie tenta maladroitement de reprendre pied dans la conversation.
- Je suis fatigué, excusez-moi.
- Ce n'est rien gamin. Veux-tu qu'on te résume notre conversation ?
Le nain pouffa et le vieillard sourit. Valérie sentait qu'on se moquait de lui mais il évita d'en prendre ombrage et sourit à son tour.
- A vrai dire, ça serait bien.
- Très bien, très bien. Notre nouvel ami, ici présent, se nomme Talec Gilnasn et nous informe que c'est un nom très bien pour un nain.
Le vieil homme avait son bras tendu vers le nain Talec, qui s'était à ce geste fendu d'un sourire digne d'une publicité pour les yaourts, la barbe en prime. Un gland tomba à côté de lui et il sursauta, les yeux révulsés et la bouche grande ouverte. Une fois la menace analysée et classée dans la catégorie "potentiellement dangereux, risque écarté", Talec reprit son air enjoué. Valérie quand à lui tâchait de se concentrer pour ne pas se laisser emporter par la fatigue alors que le vieil homme poursuivait.
- Moi, on m'appelle généralement Cairros. C'est un peu barbare, je sais, mais j'aimais bien ce nom quand je suis arrivé. Nous nous interrogions donc sur ta petite appellation personnelle.
- Moi ? Euh, c'est Valérie, mais vous ne le saviez pas déjà ?
- Et comment voulais-tu que je le sache bougre d'idiot ?
- Mais, vous m'attendiez !
- Je savais que tu viendrais, ça ne signifie pas que je savais ton nom !
- C'est pas un nom de femme ça, Valérie ?

Talec n'avait pas parlé depuis longtemps, absorbé par la construction de son intervention ô combien nécessaire. Deux regards se tournèrent vers lui, propulsés par des visages qui peinaient à masquer la surprise qu'éprouvaient leur propriétaires, ayant oublié jusqu'à l'existence même d'un monde autour d'eux. Valérie et Cairros se disputaient amicalement depuis leur rencontre le matin même. Celà leur convenait et ils n'avaient pas l'habitude d'être dérangés dans un moment aussi constructif. C'est Valérie qui rejoignit le premier la réalité pour prendre la parole.
- Non, pas seulement. C'est très bien comme prénom, et puis je suis moi-même, et ça ne dépend pas de mon prénom !
- Comme tu veux. Mais quitte à tout recommencer, moi à ta place, je changerais.
- Mais je ne recommence rien ! C'est ma vie, elle continue, et je m'appelle Valérie. C'est tout.
- D'accord, mais on m'enlèvera pas de l'idée que Valérie, c'est un prénom de femme...
- Et bien tu n'as qu'à m'appeler Val, voilà. Ca te va ?
Talec était plutôt du genre têtu, mais c'était bien là son moindre défaut. Pendant qu'il marmonnait à sa barbe quelques "oui" peu convaincus, Cairros reprit la parole.
- Que diriez-vous, messieurs, de reparler de tout ceci demain ?
De boudeur, le nain passa à inquiet.
- Vous voulez dire que nous allons dormir ici ?
- Tout à fait, pourquoi, celà pose-t-il un problème ?
- C'est à dire que je ne suis pas certain que le coin soit tout à fait sûr...
- Et peut-on savoir ce qui le rendrait aussi dangereux ?
- La même chose qui m'a emporté un bout du pied ! Ce sont des Anorks qui m'ont fait ça, vous savez ce que ça signifie pour nous...
- Des Anorks ? Ils sont en général assez intelligents pour éviter de s'en prendre aux humains. Euh, et assimilés...
- Oui, sauf quand ils sont en guerre. Enfin en guerre, disons plutôt qu'il y a eu une scission dans un très grand clan d'Anorks qui en a produit deux de taille conséquente. Et depuis, ils sont en trop grand nombre et se battent pour le territoire. Ils sont peut-être intelligents, mais ça les empêche pas d'être des animaux.
- La même remarque ne s'applique d'ailleurs pas qu'aux animaux...
- Que voulez-vous dire ?
- Non non rien, continuez.
- Enfin bref, il y a deux clans d'Anorks affamés pas loin d'ici, et je voudrais pas être leur prochain repas, si c'était possible.
- Pourtant, vous seriez certain de mourir cette fois !
- Non merci, très peu pour moi les morts lentes dans d'atroces souffrances, déchiqueté par des machoires capables de creuser dans la roche.
- Mais comment leur avez-vous échappé la première fois ?
- J'ai eu de la chance, tout simplement. Ils ont trop besoin de nourriture en ce moment pour chasser en meute. Avec de bons réflexes, et une arme, on peut venir à bout d'un individu isolé sans trop de dommages. Par contre, j'ai laissé ma lame dans le mien et il l'a emportée avec lui. A l'heure qu'il est il y a peut-être un Anork mort de cinq cent kilos qui la fait tranquillement rouiller...
- Quoi qu'il en soit, je n'ai pas le sommeil lourd. L'approche d'un Anork suffira sans doute à me réveiller et...
- Dites-moi, à quoi ça ressemble un Anork ?
Valérie semblait attentif au discours des deux personnages mais son regard demeurait vague. Cairros lui répondit.
- C'est comme un Bulldog, en deux fois plus gros et sur deux pattes, avec les jambes au moins aussi grosses que le reste. Pourquoi ?
- Parce qu'il y en a un à dix pas derrière vous !
Le vieillard se décomposa lentement, comme s'il avait attendu la mort et que celle-ci tardait à le libérer de sa grimace impatiente. Le nain, lui, ne bougea pas, comme si le prédateur dont on venait de parler n'était qu'une simple abeille que tout mouvement risquait d'énerver. Cairros, lassé de sa grimace exagérément désespérée à la limite de la panique, fit pivoter sa tête doucement vers l'objet de tant d'appréhensions. Un Anork avait effectivement mis le cap vers leur petit campement, mais ils devraient attendre encore un peu avant de voir leur vie s'envoler vers d'autres contrées.

L'assaillant, pour autant qu'un animal se trainant au sol avec un couteau planté dans le flanc puisse se revendiquer comme entité hostile, était un petit chien aux bras atrophiés. Péniblement, celui-ci avançait sans même prendre soin de regarder sa cible. Derrière lui, il laissait un sillon de feuilles et de sang. Cairros se détendit. Il se mit debout, face à l'agresseur, les mains sur les hanches.
- Cinq cent kilos, vous avez dit, hein ?
Talec osa un regard. La pauvre bête peinait de plus en plus à les rejoindre. Ses pattes arrières ne semblaient plus vouloir la pousser, et un léger râle se fit entendre. Le nain reconnut le manche de sa lame qui pendait du flanc de l'animal. Il semblait parfaitement désolé de la situation et son visage n'exprimait plus que tristesse. Il se leva et rejoignit Cairros. Il voulait parler mais les mots ne lui venaient pas. Alors, pris de pitié, il se dirigea vers l'anork qui gisait fébrilement. D'un mouvement vif, le vieil homme l'attrapa par un bras pour le retenir.
- Ne faites pas n'importe quoi Talec. Il est blessé, mais ça ne le rend pas moins imprévisible.
Le nain tira sur son bras et tourna la tête.
- Ce petit s'est bien battu, je refuse de le laisser dans cet état.
Sur ces mots, il reprit son chemin vers l'animal. Celui-ci ne montrait aucun signe d'hostilité, et ses quelques gémissements dérivaient plus de la supplication que de la mise en garde. Talec mit un genou à terre à côté de l'animal et approcha sa main délicatement. Il lui tapota le crâne et glissa sa main jusqu'à la plaie. Une fois son arme récupérée, il l'utilisa pour achever l'animal qui s'en fut dans un dernier sanglot de reconnaissance. Son agonie venait de prendre fin. Talec prit l'animal dans ses bras, et le ramena au campement.
Valérie, que la scène avait ému et intrigué, fixait des yeux le retour du nain.
- Et lui, est-ce qu'il reviendra ?
- Ca ne marche pas pour les animaux petits. Seulement les humains... seulement les humains, oui.
Ses derniers mots trainèrent pendant que le nain déposait sa victime près du feu. Il s'assit à côté et laissa se perdre son regard dans les flammes.
- Je désire rendre hommage à cette courageuse petite bête. Sans arme, elle m'aurait vaincu, mais notre culture a eu raison de son courage. Je porterai fièrement la blessure qu'elle m'a infligée, et j'invite mes nouveaux compagnons à partager avec moi l'honneur qu'elle nous a fait de se livrer à notre volonté. Sa chair nourrira nos panses, sa peau couvrira les notres, et je veillerai personnellement à ce que ses os soient sculptés en une oeuvre qui, aussi petite soit-elle, honorera sa mémoire à jamais.

Les trois compagnons restèrent silencieux quelques minutes, puis Cairros releva la tête.
- Mes amis, maintenant que nos consciences sont apaisées, nous allons devoir prendre une décision.
Talec demeurait toujours silencieux. Pour montrer sa compassion, Valérie lui permit de conserver son silence pendant qu'il répondait au vieil homme.
- Quelle décision devons-nous prendre ?
- Vois-tu Valérie, les jeunes anorks ne partent généralement pas chasser. Ils laissent ça aux mâles plus expérimentés. Si un jeune s'est retrouvé dans cette situation, et c'est sans doute grâce à celà que Talec ne s'en est sorti qu'avec quelques blessures et une grande frayeur, c'est parce que son clan manque cruellement de mâles. Les mâles des deux clans en guerre dont parlait Talec ont dû s'entretuer, ou sont peut-être encore en train de le faire, et par la force des choses tous les jeunes capables de ramener du gibier à leur place sont mobilisés. Seulement ceux-ci, n'ayant manifestement pas eu une éducation très complète et étant certainement affamés, n'hésitent pas à attaquer n'importe quel animal vivant, sans précaution aucune. Nous sommes trois, ce qui nous aurait normalement valu d'être tranquilles auprès des anorks, qui sont des créatures intelligentes. Mais là ce n'est pas le cas, et nous savons pourtant que deux clans d'anorks sont établis quelque part dans les environs. Il est dangereux de rester ici, et il va falloir monter la garde toute la nuit si nous voulons nous accorder un peu de repos.
- Bien, alors décidons de qui...
- Non non ce n'est pas tout. Il faut également que nous décidions de la direction à prendre en cas de problème, pour pouvoir se retrouver si nous devions fuir. Et même dans le cas contraire, il vaut toujours mieux prendre les décisions maintenant qu'après s'être levé, ou nous n'aurons pas les idées claires, n'est-ce pas ?
Valérie, toujours assis au pied de son arbre, encaissa sans rien dire la remarque sarcastique du vieil homme.
- Si j'ai bien compris, la direction que j'avais prise, qui se trouve derrière moi, est pleine d'anorks jusqu'à dix fois plus gros que celui-ci. Et celui-ci a ôté à notre ami la jouissance d'une partie de son pied. Il vaudrait sans doute mieux éviter ce genre de rencontre.
- Tout à fait !
L'excitation se lisait sur le visage du vieillard que l'effervescence de leurs reflexions avait maintenu debout.
- Et si nous choisissons d'aller vers votre "abris", qui se trouve être la direction opposée, derrière vous, nous risquons de tomber sur l'Auteur ou l'un de ses adeptes.
- C'est celà même !
- Enfin, si nous revenons là où nous étions ce matin, ce dont je serais bien incapable, nous avons autant de chances de faire de mauvaises rencontres.
- Sans doute. Et je sais dans quelle direction nous étions ce matin. C'est à peu de choses près vers ta gauche.
- Alors, je ne sais pas vers où nous devrions aller.
Cairros marqua un temps et ouvrit de grands yeux.
- Mais enfin gamin, dois-je te rappeler qu'il nous reste une possibilité ?
- Non, pas besoin. C'est donc par là que vous iriez ?
- Mais bien évidemment, c'est la direction la plus sûre actuellement ! Nous n'avons pas le choix.
- Exactement. Et c'est pour ca que nous n'irons pas par là !
Le vieillard tomba sur son séant. Celle-ci, il ne l'avait pas sentie venir, et au fond de ses yeux on pouvait voir la stupéfaction qui, provenant de ses oreilles, retournait désormais son cerveau. Valérie était fier de lui et un petit sourire mesquin soulevait la commissure de ses lèvres.
- Allez vous reposer maintenant Cairros, je prends le premier tour de garde. Je vous...
- Non, c'est moi qui prendrai le premier tour de garde mes amis. Je dois m'occuper du corps de mon défunt adversaire.
Par Stabbquadd
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  • : Les Terres du Seakk
  • : Roman de Fantasy dans un univers médiéval fantastique loufoque et drôle. Chapitres courts pour faciliter la lecture, et action quasi-permanente ! Enfin autant que possible. Bon, y'a peut-être quelques longueurs c'est vrai. Ok, c'est carrément chiant, mais c'est mon mien à moi de roman, alors j'y fais ce que j'y veux. Na !
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