- Suivez-moi !
Valérie venait de changer de direction. De son pas à son visage, tout en lui exprimait sa détermination. Mais sa volonté n'était rien comparée à la surprise qu'affichait désormais son guide.
- Mais ? Nous sommes presque arrivés !
Comme celà ne suffit pas à le faire ralentir, le vieillard se mit en route et pressa le pas pour le rattraper. Valérie était jeune, vigoureux, et bien d'autres qualités encore qui n'étaient pour le vieil homme que de vagues souvenirs. Enjambant les racines affleurantes, contournant les buissons épineux et les arbres encore jeunes, rien ne semblait susceptible de le ralentir. C'est en partie pour cette raison que dix minutes passèrent avant que les deux compagnons ne se trouvent à portée de conversation. Et à peine ce cap franchi, le vieillard repris, essouflé.
- Foutre des Dieux gamin, qu'est-ce qui te prend ?
Valérie fit volte-face.
- Suis-je déjà soumis à l'Auteur ?
Le vieil homme, vautré contre un tronc, suait à grosses gouttes. Quiconque n'ayant pas suivi les évènements précédents aurait pu le croire épinglé à l'arbre au niveau du cou. Il s'accorda quelques secondes pour reprendre son souffle et se félicita d'avoir un coeur en bonne santé. Enfin disons en santé suffisante.
- Mais pourquoi me poses-tu cette question ?
- Vous verrez bien, mais répondez-moi.
- A vrai dire, je n'en sais rien. Mais je ne pense pas, et c'est bien pour celà que je voulais te sauver. D'ailleurs, tu as vu comme moi que l'Auteur ignorait ta présence.
- Mais vous, vous êtes prisonnier de sa volonté si je comprends bien.
- Parfaitement, pour l'instant en tous cas.
- Alors pourquoi est-ce vous que nous suivons ?
Le vieillard se figea. Il en oublia même de respirer, monopolisant toutes ses faibles forces pour réfléchir. Il essaya de retrouver dans sa tête la reflexion dont l'aboutissement l'avait conduit à être aussi peu précautionneux. Naïf même, se fit-il remarquer.
Lorsqu'il se ressaisit, le vieillard espéra n'avoir pas trop laissé transparaître son désarroi. Il poussa le tronc loin de lui (quoi qu'un observateur extérieur aurait certainement noté l'inverse, pour peu qu'il juge utile de noter ce genre de détail). Il chercha dans sa panoplie d'expressions celle qui se présentait comme la plus solennelle en pareille circonstance. Il en trouva une dotée d'un énorme sourire et d'un air innocent, l'afficha, et gonfla le torse en se grattant l'arrière du crâne.
- Et bien cher enfant, je me demandais quand tu en viendrais à cette conclusion !
- Vous partagez donc mes conclusions ?
- Oui... euh... oui, parfaitement.
Valérie repris sa marche, toujours dans la même direction, mais d'un pas calme quoique résolu.
- Dis-moi, tu as une idée de l'endroit où on va ?
- Non, et c'est exactement pour ca que j'y vais.

La journée était bien avancée et le soleil était revenu. Il était bas et la forêt s'assombrissait de plus en plus. Le sol était meuble par endroit et les obstacles ne manquaient pas, mais ceux-ci se révélaient bien plus redoutables lorsqu'on ne les voyait pas s'approcher, avec ce petit air mesquin qu'arbore dans notre esprit tout chose vouée à nous ruiner les pieds, tel un coin de meuble ou un pied de table. Aussi, Valérie et le vieil homme décidèrent de faire halte au pied d'une colline, entre deux gros arbres aux racines jumelles et assez vieux pour s'être depuis longtemps attribué une place au sein de cette forêt. D'ailleurs on ne s'y trompait pas : aucun autre arbre ne s'était risqué à moins de cinq mètres autour d'eux. Il y avait entre eux deux juste assez de place pour que deux hommes s'y tiennent assis face à face autour d'un bon repas. Valérie n'ayant aucun équipement, il regarda le vieillard établir leur campement pour la nuit, attendant cependant ses éventuelles instructions. C'est en voyant celui-ci dérouler la toile dans laquelle était "rangé" le foyer pour le feu qu'il entama la conversation.
- Comment ce foyer fonctionne-t-il ?
Le vieillard, toujours concentré sur ce qu'il faisait, leva la tête vers lui un instant en souriant. Puis il entreprit de disposer correctement les pierres qui tenaient la toile en cercle autour du foyer.
- Mais comme tous les autres mon garcon. On dispose quelques pierres en cercle pour aérer et emmagasiner de la chaleur pour d'autres usages, puis on met le feu aux morceaux de bois qu'on a disposés au milieu. Ces mêmes morceaux de bois dont nous allons certainement manquer ce soir.
- Je parlais de la toile, répondit Valérie en levant les yeux au ciel.
- Oh, et bien c'est certainement un truc magique là encore ! Maintenant, que dirais-tu d'aller ramasser du bois pas trop humide. Il doit y avoir un peu plus de passage ici que là d'où nous venons, tu trouveras peut-être quelques troncs abattus que tu pourras débiter en petits bouts.
Comme pour appuyer sa suggestion, le vieillard sortit de son sac une petite hache qu'il tendit à Valérie. Celui-ci s'en saisit et se leva.

A quelques dizaines de mètres du campement, Valérie avait trouvé un arbre en bien mauvais état. On ne pouvait lui prédire d'autre destin que de pourrir au milieu de ses congénères indifférents. Plus par nécessité que par charité, il décida de l'abattre et de le ramener près du foyer avant de le morceller. Etant donné que l'outil qu'il utilisait n'était pas très adapté, il lui fallut un temps incroyable pour entamer sérieusement le tronc. Tellement qu'il en eut des scrupules : à chaque coup porté, il avait la sensation d'être un bourreau faisant durer le plaisir !
Enfin, celui-ci céda.
- Excusez-moi.
Valérie sursauta et faillit lâcher son arme. Une grosse voix hésitante venait manifestement de s'adresser à lui, et ça n'était pas celle de son compagnon de route. Son corps penché par la nécessité de couper le tronc à sa base, il leva seulement les yeux et vit qu'un gros pied et demi se tenaient tant bien que mal en face de lui.
- Je vous ai entendu frapper cet arbre et je me demandais si vous pourriez me rendre un petit service.
Valérie se redressa complètement mais personne ne se tenait face à lui. Quoi qu'en y regardant mieux il pouvait apercevoir, loin en bas, un visage bouffi et gras faire de son mieux pour se dissimuler derrière une pilosité excessive. C'était la première fois qu'il voyait un nain pour de vrai, et il fut presque gêné de les avoir imaginés exactement comme ça. Enfin presque, et pas seulement parce que ceux-ci avaient deux pieds entiers dans son imagination.
- Bien, excusez-moi de vous avoir dérangé, je ne voulais pas vous ennuyer, au revoir.
Valérie comprit alors que la plus grande différence entre ce nain là et ceux qui chantonnaient dans sa tête en rentrant du boulot était sans aucun doute la politesse. Oui, car quoi qu'on raconte dans les contes, ça ne pouvait qu'être à l'opposé de la vérité. La preuve, rare sont les princesses belles et...
Valérie reprit ses esprits alors que le nain s'éloignait la tête basse.
- Non non attendez !
Le nain se retourna, une lueur d'espoir emplissant son regard implorant.
- Revenez. Et excusez-moi, j'avais la tête ailleurs.
Le gros individu verticalement concentré revint se poster face à lui.
- Comment puis-je vous aidez ?
- Alors voilà, vous avez dû remarquer que j'ai subi quelques tourments au niveau pédestre, et je me demandais si vous auriez pu, par hasard, trouver le temps de m'achever.
- De... De vous achever ?
Le visage de Valérie s'était étiré de bout en bout et pendait au bout de son cou tendu en avant.
- Oui, sans vouloir vous déranger, s'il vous plait.
- Mais, mais vous n'avez presque rien. Je veux dire, celà ne vous empêche pas de marcher ni de vivre !
- Oui mais, voyez-vous, je suis laid avec un pied dans cet état.
Les circonstances ne permirent pas à Valérie de faire remarquer au nain que son extrémité estropiée n'était qu'un détail très secondaire quand à son charisme visuel.
- Mais enfin, la vie vaut bien plus qu'un morceau de pied ! Et mourir est un choix bien trop définitif pour le prendre à la légère.
A ces mots, le nain rougit, comme si son visage se remplissait de jus de tomate. Ses oreilles se dressèrent alors qu'un sourire commençait à se dessiner timidement derrière une horde de brousailles pileuses. Puis, ne pouvant plus se contenir, il éclata d'un rire gras. La seule pause qu'il fit fut pour s'adresser à Valérie.
- T'es nouveau toi ici non ?

Valérie avait ramené le tronc meurtri et le nain moqueur auprès du vieillard. Celui-ci avait profité de son absence pour tendre une toile entre les deux troncs afin de les abriter d'éventuelles intempéries, avait allumé un bon feu et déroulé deux couches aussi peu confortables qu'indispensables. Il était adossé à un des deux arbres les yeux fermés. Alerté par le bruit, il tourna la tête et ouvrit un oeil. L'effort lui demanda de lever un sourcil et il regarda Valérie s'approcher d'un air suspicieux. Le nain semblait secoué de spasmes sarcastiques.
- Puis-je savoir qui est notre invité de ce soir ? demanda le vieil homme.
- Un nain déprimé qui voulait en finir avec la vie et qui m'a demandé de l'aide dans les bois...
- Je vois que tu as su lui venir en aide.
- Non, il voulait que je le tue, j'ai refusé, et il a éclaté de rire quand je lui ai dit pourquoi.
Derrière eux, le nain repartit de plus belle. Son fou rire semblait alimenté par la sagesse de Valérie.
- Mais pourquoi diable as-tu refusé ?
- Vous l'auriez fait vous ? Vous auriez tué un autre homme, ou nain peu importe, pour un bout de pied en moins ?
Valérie tendit le bras vers le nain et pointa du doigt son pied mutilé.
- Et bien, si c'est son choix, oui.
- Mais enfin, je suis convaincu qu'il vivra encore des jours heureux, même avec un pied dans cet état. Pourquoi vouloir terminer sa vie aussi prématurément ?
Le nain, étendu par terre, riait aux larmes en se tenant le ventre. Valérie en regrettait presque de ne pas avoir accédé à sa demande.
- Hum, je comprends mieux ta réaction et celle de notre ami. Nous n'avons pas eu beaucoup le temps de parler depuis ton arrivée, et il y a beaucoup de choses que tu ignores sur ce monde.
- Je le sais bien, tout comme je sais que si je dois compter sur vous je ne suis pas près d'en savoir plus...
Valérie en avait vraiment marre de cette sensation d'ignorance persistante. Chaque nouvel évènement était là pour lui rappeler qu'il n'était pas chez lui, et qu'il ne savait rien de là où il était.
- Calme-toi gamin, aide notre petit invité à prendre place autour du feu et laisse-moi t'expliquer.
Par Stabbquadd
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  • : Les Terres du Seakk
  • : Roman de Fantasy dans un univers médiéval fantastique loufoque et drôle. Chapitres courts pour faciliter la lecture, et action quasi-permanente ! Enfin autant que possible. Bon, y'a peut-être quelques longueurs c'est vrai. Ok, c'est carrément chiant, mais c'est mon mien à moi de roman, alors j'y fais ce que j'y veux. Na !
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