- Je te parie mon repas qu'il réussira à se faire tuer avant même que tu aies trouvé une idée pour le sauver.
Valérie avait rejoint un Cairros sarcastique et pour le moins perplexe quand à la survie de son ami.
- Tenu, je crois que j'ai une idée !
- Alors tu comptes toujours le sauver à son insu ?
- Plus que jamais. Je dois même avouer que je trouve très excitant de jouer contre la montre. Je commence à prendre goût à tout ceci.
- Il ne manquait plus que ça. Dans deux êmes tu vas devenir berserker et te jeter dans la gueule du premier loup venu, et d'ici une âme tu seras le premier à réclamer qu'on t'achève lorsqu'il te manquera un doigt de pied... Non mais tu crois pas qu'on a mieux à faire que de sauver une victime volontaire ?
- Comme quoi par exemple ? Ah oui, bien sûr, il faut qu'on échappe à l'Auteur, j'oubliais. C'est vrai que jusqu'à maintenant on a brillament échoué, ça serait dommage de s'arrêter là. Je suis sûr qu'on peut se faire avoir encore plus vite cette fois !
- Oui bon d'accord, se séparer n'était peut-être pas une si bonne idée.
- Sans blague. De toutes façons je n'ai pas envie de continuer à fuir. Je veux savoir ce qu'il me veut, donc je vais rester ici, secourir Talec, et ensuite on retournera tous au campement, Al compris.
- Comme tu voudras, mais je préfère te prévenir que je n'approuve pas.
- Dites les gars, si vous continuez à attirer l'attention des anorks sur vous, il se pourrait bien que vous me précédiez finalement. Et je trouve ça parfaitement déloyal !
Cairros et Valérie se turent et firent de leur mieux pour ne pas éclater de rire. Par chance, les anorks semblaient très occupés, et même s'ils tendirent parfois l'oreille, ils ne remarquèrent pas la présence d'une troisième voix après celle de Talec et celle de Valérie. Malgré tout, les deux héros se remirent à chuchoter.
- Dis-moi, Talec est bien un nain, non ?
- Exact, mais je ne vois pas en quoi c'est une bonne nouvelle.
- Alors il a certainement lui aussi une fiole d'Errena Rubida !
- Théoriquement oui.
- C'est à dire ?
- Il en a acheté une pendant ton absence, il avait perdu la sienne. C'est d'ailleurs pour celà qu'il avait besoin de toi quand vous vous êtes rencontrés. Mais s'il l'avait encore avec lui, je pense qu'il s'en serait déjà servi.
- Mais il ne sait peut-être pas que ça repousse les anorks !
- Justement, je ne parlais pas des anorks...
- Ah, ça...
Un ange passa. Relativement vite d'ailleurs, car personne n'aime vraiment s'attarder au dessus d'un nid d'anorks en guerre.
- Bon, reste ici, je vais aller lui demander.

Valérie pencha sa tête au dessus du nid. Il s'était éloigné suffisamment de Cairros pour que celui-ci ne se fasse pas remarquer, et le soleil levant lui permettait de voir clairement l'intérieur du nid. Celui-ci ressemblait trait pour trait à celui qu'il avait déjà vu, et il pouvait même tout à fait s'agir du même.
Gardant en tête que l'anork était un animal dangereux, il chuchota le plus fort qu'il put, ce qui procura à son intervention toute la dimension burlesque qui lui était dûe.
- Talec !
- Valérie !
Talec était d'humeur enjouée, suffisamment en tous cas pour répondre à Valérie sur le même ton. Ce qui acheva de planter autour d'eux le décor des scènes ridiculement drôles. Cairros ne rata pas l'occasion d'admirer la comédie et partit d'un fou rire qui fit tourner vers lui tous les regards, excepté celui d'un bout de viande à moitié vivant qui gisait au milieu du garde manger. Toujours riant, Cairros se précipita sur l'arbre le plus proche et y grimpa avec une dextérité impressionnante, étant donné son apparence physique déplorable. Un anork sortit du nid, considéra l'animal avec la peau sur les os, puis le végétal, majestueusement dressé loin au dessus de sa tête, aboya deux trois fois pour ne pas perdre la face, et revint au nid.
Valérie, qui avait assisté à la scène avec inquiétude et Talec, poursuivit son entreprise, rasséréné. Il évita cependant de se faire ridiculiser une fois de plus en parlant normalement.
- Tu es certainement au courant pour les nains et la fiole d'Errena Rubida ?
- Qu'est-ce que tu essayes d'insinuer ? Bien sûr que je suis au courant... je suis un nain ! Ca ne se voit pas ?
- Si si, mais est-ce que tu l'as sur toi ?
- A ton avis, si je l'avais, est-ce que je resterais encore dans ce merdier pour le plaisir que me procure la perspective de me faire machouiller vivant ?
- Mais où est-elle ?
- C'est Al qui l'a prise. Il s'en est servi pour éloigner les anorks, et moi avec, puisque j'étais dans la gueule de l'un d'entre eux.
- La fiole qu'il a utilisée... c'était la tienne ?
- Evidemment, tu crois vraiment qu'un nain aurait donné une fiole d'Errena Rubida à un humain ? A moins qu'il lui ait payé une bière, c'est strictement impossible. Ou une pièce d'or peut-être.
Mais Valérie n'écoutait plus. Décidé à obtenir quelques explications, il partait d'un pas ferme retrouver Al.
Une voix lui parvint bientôt, dans son dos.
- Attends-moi gamin, tu veux que je me fasse dévorer moi aussi ou quoi ?

Sur tout le chemin du retour, Cairros poursuivit Valérie en geignant.
- Dis-moi au moins ce que tu comptes faire !
Mais Valérie ne lui accordait pas la moindre réponse.
- Tu sais, la colère n'est jamais très bonne conseillère.
Ils rejoignirent le théatre de la lutte avec les anorks, mais Al avait disparu. Ils poussèrent leur marche jusqu'au camp mais celui-ci avait été levé.
- J'en étais sûr, il nous a abandonnés, je te l'avais bien dit !
- Dans ce cas, il a certainement laissé une piste.
- Calmez-vous, je suis là !
Al s'était éloigné du camp et attendait, assis contre un arbre. Une de ses mains était bandée et il avait réuni tous les sacs autour de lui.
- Pourquoi n'êtes-vous pas resté là-bas ?
- Et bien je me suis rendu compte que j'avais de l'Errena Rubida partout sur mes vêtements. Il me suffisait donc de les garder avec moi pour ne pas être inquiété. Mais je devais me changer, pour éviter que le poison ne pénètre dans mes plaies. Et comme vous aviez laissé le camp sans protection, je me suis dit qu'il serait judicieux de le ranger, et de garder toutes ces affaires près de moi.
Al leur montra le morceau de tissu en partie tâché par le liquide rosé.
- Ca, je vais en avoir besoin.
Valérie s'en empara, et tourna les talons.
- Mais, comment je vais faire en attendant ?
- Et bien tu n'as qu'à retourner là où tu as brisé la fiole.
Cairros profitait de cet instant pour affirmer son autorité. C'est vrai que depuis quelques temps, il avait laissé Valérie mener la danse, et ne l'avait pas encore regretté. Mais il fallait être taciturne, ou sacrément timide, pour rater une pareille occasion de donner un ordre.
- Et les affaires, je ne vais pas les laisser là !
- Tu les as bien trainées jusqu'ici, amène-les avec toi.
Puis Cairros partit gracieusement rattraper Valérie qui avait pris un peu d'avance. Il avait le sourire aux lèvres et progressait par petits bonds joyeux parmi les racines humides de rosée.

De retour au nid, Valérie envoya le vêtement à Talec.
- Tiens, tu n'as qu'à garder ça avec toi, le temps qu'on trouve comment te sortir de là.
Déjà, quelques anorks fuyaient le nid, alarmés par l'odeur âpre du poison. Certains se contentaient de rentrer dans les excavations pratiquées à même la paroi, tandis que d'autres, enfin, grognaient en direction de Talec et tendaient leur gueule afin d'en récupérer un morceau.
- Dis-moi, je ne suis pas certain que c'était une très bonne idée. Et puis, qui nous dit qu'ils comptaient me manger au petit-déjeuner, je suis peut-être un met du soir, j'avais le temps !
- On ne pouvait pas prendre le risque Talec, comment t'aurions-nous retrouvé ensuite ?
Les deux hommes, ou presque, étaient obligés de crier pour couvrir les aboiements et se faire entendre l'un de l'autre. Cairros, qui avait maintenant rejoint Valérie, y alla de sa réflexion.
- Dis-moi gamin, est-ce vraiment ce que tu as trouvé de mieux pour Talec, de faire de lui l'ennemi numéro un des anorks ?
Puis, le ciel s'assombrit.
Les machoires se turent et reculèrent, la mine contrite.
Valérie les observa quelques temps, jusqu'à ce que celles-ci lèvent la gueule. Alors, il fit de même.
Des lianes avaient grimpé le long des arbres en enserrant les troncs. Elles longèrent les branches, animées par une volonté qui leur semblait propre, et se laissèrent finalement retomber, formant un semblant de rideau tout autour du nid. A l'intérieur de celui-ci, d'autres lianes s'étaient dressées et attrapaient tout ce qui vivait à l'intérieur, ainsi que la plupart des bouts de viande du garde manger. Mais tous, sans exceptions, furent élevés dans les airs, sous les yeux exhorbités de Cairros. Il finit malgré tout par bredouiller une phrase.
- Gamin, je... j'ai été heureux de te connaitre.
Pourtant, aucune liane ne s'était saisie de lui, ni de Valérie. Les anorks, par contre, poussaient des cris à glacer le sang, et déjà on pouvait en voir certains retomber au sol, broyés et écorchés par les énormes tentacules. Quand aux plus jeunes, ils étaient littéralement réduis en bouillie, tellement rapidement que le spectacle n'en était même pas écoeurant, ce qui pouvait surprendre. Ils passaient simplement d'un état complet à un état disjoint, en un éclair, chacun leur tour. Et au milieu de ce carnage, Talec semblait parfaitement euphorique.
- Allez vas-y, qu'est-ce que t'attends. Découpe-moi en morceaux, tant que tu ne me fais pas souffrir !
Il allait porter à sa bouche le tissu imbibé de poison lorsqu'un autre bras végétal s'en empara.
- Rends-moi ça tout de suite espèce de saloperie de lierre à la con !
Au lieu de ça, la liane qui le tenait le souleva, plus haut encore, et vint le déposer près de ses amis. Ensuite, elle et toutes ses consoeurs se rembobinèrent et disparurent, ne laissant à leur place qu'une unique feuille de bananier.
- Kaoni !
- Quoi ? Qu'est-ce que c'était que ça ?
Cairros peinait à envisager la force à laquelle ils devaient ce sauvetage inespéré.
- Kaoni ? C'est ça que tu as dit ?
Al se tenait derrière eux. Il avait été témoin de la scène lui aussi, mais de l'extérieur, avec sa seule ouïe.
- Oui, c'est ce que j'ai dit, mais je n'ai pas la moindre idée de ce que ça signifie.
- D'après la légende, il s'agirait de l'esprit des dryades. Il veillerait sur les forêts qui ont été abandonnées par celles-ci en attendant leur retour. C'est pour cette raison qu'on l'appelle l'éternelle orpheline. Parfois, elle prend une vie, et parfois, elle en offre une. Certains indigènes, comme les hobbits, en ont une peur bleue, tandis que d'autres, comme les elfes, la vénèrent, lui construisent des autels et lui font des offrandes. Mais, comment as-tu entendu parler de ça ?
- C'est écrit là dessus !
Talec était resté étalé par terre, et tendait en l'air la feuille de bananier.
- Où as-tu trouvé ça ?
Al était le seul à avoir l'air réellement prêt à rester sur place pour en savoir plus, tandis que Cairros et Valérie témoignaient déjà quelques signes d'impatience.
- C'était là, ça m'est tombé dessus.
- Ecoutez, d'après la légende...
- Vous savez, nous avons plein de choses à raconter nous aussi, alors si on pouvait garder les légendes et autres récits épiques pour plus tard et s'occuper pour l'instant de quitter cet endroit lugubre, je vous en serais très reconnaissant.
Tandis qu'il parlait, Valérie alla récupérer son sac au pied d'Al. Alors qu'il allait l'endosser, il s'immobilisa au milieu de son geste.
- Mais au fait, comment avez-vous amené tout ceci aussi vite ?
- Mais je n'ai rien fait, je n'ai même pas eu le choix. Ce sont les lianes !
- Et maintenant, où allons-nous ?
Cairros avait récupéré son sac lui aussi, ainsi que celui de Talec. Ce dernier se releva, et tituba.
- N'importe où, du moment qu'on peut y dormir dans un bon lit, et profiter d'un repas honorable, avec bière à volonté !
Al tenta une approche amicale...
- Si vous voulez, je peux vous emmener...
- Non, nous n'irons plus nulle part avec vous. Le monde est suffisamment dangereux pour ne pas garder un meurtrier à nos côtés.
... mais Valérie n'envisageait pas vraiment de lui laisser sa chance. Al tenta pourtant de se défendre, invoquant la santé pétillante de la potentielle victime, mais en vain.
- Mais, il n'est même pas...
- Et il en va de même des lâches !
Valérie avait craché sa dernière phrase comme s'il avait atteint le summum de la colère. Talec, lui, n'était pas du tout motivé par la colère.
- Moi je pense qu'on devrait le suivre. C'est vrai, je n'ai pas la moindre d'idée d'où nous sommes, et si cet homme peut nous mener directement vers une bonne taverne...
- Auberge.
- Oui, une bonne auberge, donc, je pense qu'on devrait considérer sa proposition.
Valérie médita ces dernières réflexions comme autant de petits glaçons qu'il déversa dans le shaker de ses pensées afin de bien remuer le tout. Puis, lorsqu'il eut obtenu un cocktail pas trop dégueulasse, il pris conscience de la mine expectative de ses amis, qui souhaitaient manifestement goûter le résultat à leur tour. Par sa colère, Valérie avait naturellement pris le pouvoir au sein du groupe, sans même y prêter attention.
- D'accord, je veux bien le suivre, mais à une seule condition : qu'il ne compte pas sur nous en cas de problème. Et qu'aucun de nous ne lui vienne en aide non plus.
- Ca me va !
Talec n'avait apparemment même pas écouté la condition, pour peu qu'il puisse remplir son ventre et soigner sa jambe, puisqu'on ne voulait pas le laisser mourir. Cairros sourrit.
- Moi aussi.
- Bon. Et bien d'accord.
Al ayant accepté les conditions, il sortit de sa poche avec sa main valide une espèce de sextant dont il se servit immédiatement, avant de pointer son doigt vers une direction qui semblait être une piste familière à Valérie.
- Alors, d'après moi, ça devrait être par là.
Al ouvrit la marche, suivi de près par Talec, puis Cairros. Mais Valérie était resté sur place. Cairros remarqua rapidement l'absence du meneur et se retourna. Voyant Valérie prendre racine, il l'interpela.
- Alors gamin, tu viens ?
Mais Valérie ne lui répondit pas. Il restait là, sur place, les yeux dans le vague et la bouche entrouverte, muette. Son sac glissa le long de son bras et s'écrasa au sol, mais il ne fit aucun mouvement. Par contre, il bafouilla.
- Al... be... !
Par Stabbquadd
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  • : Les Terres du Seakk
  • : Roman de Fantasy dans un univers médiéval fantastique loufoque et drôle. Chapitres courts pour faciliter la lecture, et action quasi-permanente ! Enfin autant que possible. Bon, y'a peut-être quelques longueurs c'est vrai. Ok, c'est carrément chiant, mais c'est mon mien à moi de roman, alors j'y fais ce que j'y veux. Na !
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