Valérie commençait à regretter son choix.
Oh, cette forêt n'avait pas l'air de présenter beaucoup de danger pour l'instant, mais sa progression était fatiguante et ralentie par la végétation épaisse qui régnait partout autour de lui. Son équipement était d'une conception hors du commun, et lui permettait de se prémunir contre pratiquement n'importe quelle menace, qu'elle fût même sous-marine ou extra-terrestre. Mais il y avait une contre-partie évidente, son poids, et Valérie n'aurait pas hésité à renoncer aux suppléments des menaces exotiques et exceptionnelles si le choix lui avait seulement été laissé.
Non, celui qu'il regrettait, c'était d'être parti. Si encore il avait pu emprunter la route. Avec un bon cheval il aurait pu retrouver ses amis dans la journée et pourquoi pas les ramener le lendemain. Mais non, au lieu de ça il avait lui même choisi de traverser cette foutue forêt. A raison sans doute, mais sans monture c'était manifeste, surtout dans ses jambes. Seulement voilà,  aucune monture n'acceptait de rentrer dans cette forêt. Enfin, selon les hobbits bien entendu, mais malgré tout le respect qu'il leur devait, Valérie avait la quasi-certitude qu'il n'y aurait même pas eu besoin de promettre plus d'une ou deux carottes pour convaincre immédiatement la majorité d'entre elles.
De toutes façons, dans les conditions actuelles, rester au village hobbit en bonne compagnie ne lui semblait plus une idée aussi irresponsable que ça. Après tout, il aurait pu s'y aménager une retraite en cas de problème, comme par exemple l'arrivée inopportune du représentant officiel de son unique crainte. Et puis il n'aurait plus eu ainsi qu'une seule obsession, estompée par les mesures prises, et la présence d'une charitable communauté à laquelle il appartenait, désormais. Au lieu de ça, il craignait de ne pas réussir à se retrouver dans cette forêt mystérieuse et de foncer la tête la première vers l'ennemi, le tout en ayant constamment à l'esprit sa récente partenaire nocturne.
Il y avait Cairros et Talec, bien entendu, mais pourquoi est-ce que ce serait à lui de les chercher ? La dernière fois déjà... quand était-ce ? Enfin peu importe, il était certain que c'était déjà lui qui s'était débrouillé pour reprendre contact avec eux ! Alors pourquoi est-ce que ce serait toujours aux mêmes de faire des efforts ?

Valérie était énervé, mais il savait que ruminer l'aidait à passer le temps sans trop sentir la fatigue de ses membres. Il n'hésita donc pas à faire l'inventaire des insultes qu'il pouvait faire correspondre à chacune des personnes qu'il connaissait. Il y avait l'Auteur bien entendu, même s'il ne le connaissait pas tant que ça, mais aussi les membres du conseil hobbit, Cairros et Talec... et même Verticea qui en prenait pour son grade. Non mais c'est vrai, pourquoi l'avait-elle laissé partir cette idiote ?
En temps normal, il s'en serait voulu de penser ça. Mais en temps normal on n'avait pas à traverser des forêts hantées à pied. Ni même de forêts plus sobres d'ailleurs, à moins d'être idiot ou d'aimer passionnément partager sa couche avec tout un tas d'insectes suceurs de sang tout en s'attendant à tout moment à l'attaque d'une quelconque bête sauvage. Et qui pourrait apprécier d'avoir sans arrêt à écarter du bras une grosse liane ? Il y en avait au moins tous les deux pas.
Tous les pas même.

La végétation semblait se faire de plus en plus dense, et vint un moment où Valérie fut obligé de garder ses bras constamment en l'air devant lui pour pouvoir poursuivre sa progression. Il se retourna, et constata qu'il n'était même plus capable de voir d'où il venait, tellement les lianes étaient nombreuses. Nombreuses et ... mouvantes ?
Il était certain d'en avoir vu une bouger !
Tout autour de lui, il y avait des lianes. Aucune direction ne lui offrait un panorama de plus de quelques mètres. Il se tourna dans toutes les directions, sentant la panique monter, et se rappela les paroles du conseil hobbit au sujet de cette forêt. Certains n'en étaient pas sortis, et personne ne savait ce qu'il leur était arrivé. Et Valérie n'en était pas particulièrement curieux.
A force de tourner sur lui-même au milieu de ces rideaux végétaux, il en avait perdu le sens de l'orientation. D'ailleurs, il ne savait plus vraiment par où il était censé poursuivre. Heureusement que les hobbits lui avaient expliqué comment se repérer dans la forêt. C'était d'une simplicité enfantine : d'un côté des arbres poussait de la mousse, et de l'autre moins. Il fallait qu'il suive la direction de la mousse pendant deux jours, puis qu'il la conserve sur sa droite jusqu'à croiser une route. Ce serait immanquablement la Grand Route. De là il lui suffirait de la longer de plus ou moins loin jusqu'à y trouver la taverne qu'il cherchait, indiquée de part et d'autre par de nombreux panneaux de bois le long de la route. En fait, il pouvait difficilement se tromper !
Le problème cependant, c'est qu'il ne voyait plus un seul tronc autour de lui. Il faisait de plus en plus sombre, et les lianes étaient de plus en plus nombreuses. Il voulut en écarter une, mais celle-ci résista. Il força, et ses doigts s'enfoncèrent dans les fibres de la liane. Des fibres très rugueuses, qui collaient ses doigts. Quand il parvint à retirer sa main, ses doigts étaient à vif, laissant perler par endroits quelques gouttes de sang.
L'origine de cette geôle végétale vint bientôt à lui, sous la forme d'une voix grave et caverneuse qui donnait entre autres l'impression d'être séculaire... et très peu chaleureuse.

- Ecoute bien ma voix jeune homme, car ta vie en dépend. Tu as pénétré sur mon territoire, et tu m'es désormais redevable. Mais je vais te laisser une seule et unique chance de t'échapper, en répondant à l'énigme que voici. Sache que si tu échoues tu sera mon esclave à jamais. Tu dois trouver un moyen de t'enfuir avant que ces plantes, qui te maintiennent captif, ne t'écrasent. Pour t'en sortir il te faudra faire preuve de beaucoup de vigueur et de courage. Sache également que je m'accorde toujours un mensonge, et un seul, par conversation. Enfin, tu dois savoir que mon énigme n'a qu'une seule solution. Tu n'as donc pas d'autre choix que de la trouver.

Quoi qu'il eût pu être friand d'énigmes en tout genre, Valérie n'en éprouva pas moins de peur. Il s'affala au sol, à genoux, afin de reprendre son souffle et d'éviter de s'étaler de tout son long au cas où son cerveau déciderait que c'en était trop, et qu'il lui fallait un peu de repos. Et tandis que la masse sombre et imposante de la stupidité humaine s'évertuait à le faire céder à la panique, il s'efforça de garder son calme pour réfléchir. Il avait gardé l'Auteur tellement proche dans son esprit qu'il se vit surpris d'avoir à faire face à une nouvelle menace.
Alors, par quoi commencer. Oui, voilà, le mensonge. Dans une énigme, rien n'est laissé au hasard, il y a donc probablement un mensonge dans l'énoncé.
Beaucoup de vigueur et de courage pour s'en sortir, c'est le plus logique. Ces lianes sont manifestement solides et dangeureuses, et redoubler de vigueur contre elles ne mènerait vraisemblablement pas à autre chose qu'une amputation. Il faudrait donc plutôt de la reflexion, ce qui colle assez bien avec le fait de résoudre une énigme. Seulement cela n'apporte aucun indice sur la manière de s'en sortir.

Valérie avait sans doute trouvé la solution de l'énigme, mais celle-ci ne lui disait rien d'autre que de réfléchir pour survivre. Et ces lianes tout autour qui se rapprochaient sans cesse...
Bon reprenons. D'après le conseil hobbit, ceux qui sont parvenus à s'en sortir n'ont pas vraiment compris ce qui s'était passé. Ou alors personne ne les a crus, mais cette hypothèse semble difficilement crédible quand on a soi-même constaté toute l'affection dont ces petits être font preuve. Donc, s'ils se sont retrouvés dans la même situation que lui, il y a peu de chances qu'ils aient résolu l'énigme. Dans ce cas le mensonge serait que la vie du captif n'en dépend pas. Ce qui rendrait vrai le fait qu'il faut de la vigueur pour s'en sortir, bien que celle-ci ne soit manifestement que source de blessures multiples, comme sa main droite qui en avait déjà fait les frais.

Les lianes sont très proches à présent, et Valérie a l'impression de les sentir brasser l'air près de sa peau. Surtout, ne pas perdre son calme, et réfléchir encore.
Valérie prit sa tête dans ses mains pour soustraire les questions environnementales de son esprit. Il avait déjà trouvé deux solutions possibles à l'énigme et...
Deux solutions, mais c'est impossible, il ne doit y en avoir qu'une !
Si ses deux déductions étaient correctes, alors il était déjà en présence de deux solutions...
Et s'il y avait plusieurs solutions, et que le mensonge était tout simplement qu'il n'y en avait qu'une ? Dans ce cas, toutes les autres étaient vraies et ses déductions n'avaient plus lieu d'être. Quelque chose clochait. Oublions la seconde déduction au sujet des survivants. Il y a trop peu d'éléments pour pouvoir prendre en compte cette piste.

Valérie avait l'impression que sa tête enflait. Il avait les yeux fermés, mais il ne pouvait s'empêcher d'entendre le bruissement des lianes tout autour de lui. Comment rester concentré lorsque votre vie n'est plus qu'une question de minutes ? Lorsque tout semble s'arranger pour que vous ne puissiez rien faire d'autre que voir vos souffrances se rapprocher irrémédiablement de l'instant présent, qui poursuit, l'air de rien, sa course vers le futur ?
Il avait de plus en plus de mal à respirer, et son coeur battait de plus en plus vite. Mourir, il ne l'avait jamais aussi bien appréhendé qu'aujourd'hui. Il avait envie de s'en sortir, bien entendu, mais il n'était même pas certain de pouvoir trouver la solution avant d'être rattrapé par son destin macabre. Et son sac à dos, préparé pour parer à toute éventualité, n'était plus qu'un objet lourd et encombrant dans pareille situation. Amusant ça. Si ces lianes avaient été des serpents, il aurait eu tout l'attirail nécessaire pour se soigner en cas de morsure. Mais non, il ne s'agissait que de simples lianes, et il n'avait rien pour lutter contre... ou peut-être que si ! Après tout, un végétal, ça n'est rien d'autre qu'un gros tas de carbone plus ou moins bien agencé avec d'autres éléments.
Aussitôt, Valérie sortit de son sac un morceau d'amadou. Le sol était humide, mais il devait bien être possible d'y brûler quelque chose. Mais oui, de l'alcool ! Et dès lors qu'il s'agissait de faire des réserves d'alcools, on pouvait faire confiance aux hobbits. Quoi que.
Par chance, il y avait dans son sac une fiole toute en longueur et au goulot effilé.

Quelques dizaines de secondes plus tard, Valérie partageait le peu de place qu'il lui restait avec un feu d'assez belle taille, qui lui chatouillait déjà les pointes de pieds et faisait roussir toutes les lianes à proximité. Puisque son idée semblait fonctionner, Valérie voulut ajouter encore plus de combustible à son feu. Mais celui-ci ayant commencé à creuser au pied d'un groupe de lianes, il lui était impossible de l'alimenter à la base sans risquer d'y laisser sa main. Et cracher l'alcool avec sa bouche semblait une idée pire encore.
Malheureusement, attendre présentait aussi ses risques. Il lui fallait prendre une décision. Mais avant, le plus important était d'observer et d'analyser.
Valérie leva les yeux sur les lianes partout autour. Celles-ci paraissaient se rapprocher sans cesse, en mouvements lents et improbables d'après ses maigres connaissances botaniques. Au dessus de lui, il ne voyait pas le ciel. Il était incapable de voir à plus de cinq mètres à peine au dessus de lui, alors que quelques minutes auparavant la forêt était baignée d'une lumière calme et apaisante.

Le feu n'était plus que l'ombre de lui même. Le vague souvenir de flammes prétentieuses et arrogantes, prêtes à tout pour octroyer un peu de place supplémentaire à son foyer. Si dangereuses, et pourtant si humaines dans le fond.
Les lianes n'avaient apparemment toujours pas gagné sur les traces laissées par son feu. Peut-être que la chaleur avait eu un impact positif sur celles-ci. Enfin, de son point de vue, évidemment.
Valérie vida sa fiole au même endroit que précédemment, ce qui regonfla de vigueur les flammes tremblotantes de l'instant précédent.
Et si c'était de cette vigueur dont il s'agissait ? Il faudrait voir à ne pas l'oublier, cette énigme, c'est peut-être la clé.
Ah oui, il y avait donc ce problème des deux solutions, et donc des trois mensonges, alors qu'il ne faut qu'une seule solution car un seul mensonge.
Mais ... ?

Valérie tourna sur lui même plusieurs fois en inspectant les barreaux de sa prison végétale. Au bout du troisième tour, il s'arrêta et se rassit. Il parut d'abord un peu surpris, puis il rit. Il se releva, pissa sur son feu avec un regard mesquin, ce qui l'éteignit (le feu, bien sûr, pas le regard), et se rassit, à côté de son sac à dos. Tout lecteur avisé notera qu'il convient dans une telle situation de pardonner Valérie, être fait de logique et de sensibilité, de la folie profonde qui semble innonder en ce moment même son esprit. Celle-ci a la particularité d'ouvrir grand la porte des émotions qui, dans leur précipitation, s'expriment de toutes les manières susceptibles de soulager l'individu sur le moment. Ce qui nous conduira bien vite à établir toutes sortes de suppositions sur l'état de la vessie de ce dernier au moment des faits, ainsi que de nous féliciter qu'il n'en fut pas de même de son côlon.
Toujours est-il que Valérie, qui ne se doute même pas qu'on puisse débattre du contenu de diverses parties de son anatomie, s'allongea, la tête sur son sac, et ferma les yeux.
A peine deux minutes après, il dormait...
Par Stabbquadd
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  • : Les Terres du Seakk
  • : Roman de Fantasy dans un univers médiéval fantastique loufoque et drôle. Chapitres courts pour faciliter la lecture, et action quasi-permanente ! Enfin autant que possible. Bon, y'a peut-être quelques longueurs c'est vrai. Ok, c'est carrément chiant, mais c'est mon mien à moi de roman, alors j'y fais ce que j'y veux. Na !
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