Des nappes de couleurs pastel dérivant lentement d'une extrémité à l'autre de l'esprit. S'entremêlangeant, formant de nouvelles couleurs toujours plus envoutantes, gagnant sans cesse en
profondeur jusqu'à se faire plus réelles que possible. Un filet de lumière blanche filtre au centre de ce défilé d'enchantements, flanqué de chaque côté d'une frise irisée. S'élargissant à chaque
seconde pour couvrir plus de la moitié du panorama féérique et maternel qui baignait jusqu'alors un esprit cotonneux. Des yeux qui refusent douloureusement de s'ouvrir, poussés par le reste du
corps qui démarre lentement sa journée. L'esprit qui leur accorde encore quelques minutes d'accoutumance, toujours clément lorsqu'il s'agit finalement de son propre confort...
Cinq minutes après, enfin, la conscience réintègre sa place dans cette coquille d'onirisme, et rétablit son omnipotente autorité. Valérie se réveille, et c'est pas le moment de lui parler.
Pourtant, c'est le moment que choisira le vieillard l'ayant veillé pour s'adresser à lui pour la première fois.
- Alors, jeune homme, on se décide enfin à abréger sa grasse matinée ?
Valérie eut envie de crier qu'on le laisse tranquille. Au lieu de ça, il répondit :
- Wizefaygl... ?
Pourtant, il avait horreur qu'on s'adresse à lui à la troisième personne, et comme vu précédemment, c'était pas le moment. D'ailleurs, tous ses proches le savaient, et l'évitaient plus que tout dans cette période post-natale. Lorsqu'il prit conscience que celà l'intriguait follement et que ca lui ferait peut-être sa journée, il tenta d'ouvrir un oeil. Il s'en sait capable, quoi que ceux-ci peinent encore à reconnaitre son autorité en la matière.
Toujours allongé, il finit par mener à son terme la première mission du matin : ouvrir un oeil. Il choisit l'oeil gauche, pour une raison laissée à sa discrétion. La première chose qu'il vit, outre le fait qu'il faisait désespérément jour (d'ailleurs, il l'aurait parié), fut un visage émacié. Travaillé par de trop nombreuses années d'existence, le visage du vieillard arborait un sourire à couper un cheval dans le sens de la longueur. Ce visage lui était parfaitement inconnu, mais bien qu'au comble de l'étonnement Valérie n'éprouva aucune peur. Quelque chose ne tournait pas rond, et son esprit cartésien lui soufflait discrètement qu'il ne s'était certainement pas autant réveillé qu'il l'aurait cru. Il était cependant difficile de s'inquiéter devant un visage aussi amical.
Lorsqu'il put enfin ouvrir les deux yeux et qu'il eût retrouvé la clé du buffet dans lequel il rangeait toujours sa raison et son sens critique, il comprit que la réalité voulait lui faire une farce. La meilleure preuve étant qu'il n'était pas dans son lit, l'endroit même où il s'était pourtant endormi la veille. Sa logique était imparable, et il se félicita d'être aussi vite parvenu à une telle conclusion. Puis il s'avisa n'en être pas pleinement satisfait, et commenca par chercher des indices dans le paysage. Il lui fallait une source d'informations rationnelle, et c'était sans doute le meilleur moyen d'éclaircir ce qui s'avérait déjà être la deuxième mission de la journée, et qui se résumait à une simple phrase : "Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?"
- Tu cherches quelque chose ?
Le veillard, toujours souriant, se proposait manifestement comme source d'information fiable et abondante. Bien que Valérie, aussi loin qu'il pouvait s'en souvenir, ne l'eût jamais compté parmi ses connaissances, il était persuadé que le vieil homme ne rêvait que d'une chose : répondre à ses questions. Il décida de remettre son inspection des environs à plus tard, créant dans son esprit deux petites boîtes auxquelles il donna des noms en point d'interrogation. L'une était estampillée "Où suis-je ?", et l'autre "Qui c'est ce type bizarre qui a déjà l'air de m'aimer un peu trop ?". Toujours avide de raisonnement bien construit, il se demanda laquelle poser en premier au mystérieux personnage, et à la façon d'édulcorer sa deuxième interrogation.
- Mais... qui êtes-vous ? parvint-il enfin à bafouiller.
Il s'était décidé en réservant pour la fin la question dont la réponse serait la plus longue.
- Boarf, rien de plus qu'un humble vieillard.
Comme il s'attendait à recevoir un prénom et un nom, accompagnés d'un titre et plus si affinité, il se sentit quelque peu décontenancé. L'esprit encore embué, il tenta malgré tout ce qu'il aimait appeler une approche tangeantielle.
- C'est bien ce qu'il me semblait. Et que faites-vous ici ?
En prononcant ces mots, il se rendit compte que, n'ayant toujours pas de réponse à sa première interrogation, sa phrase n'avait pas le moindre sens.
- Foutre des Dieux, j'attendais ton réveil pardis !
- Mon ... réveil ?
- Toutafé, ton réveil, et maintenant que c'est fait, j'attends de voir ce que tu comptes faire.
- A quel sujet ?
- Dis-moi, y'a-t-il une chance, même infime, pour que tu me poses des questions, disons, utiles ?
Valérie se sentait un peu perdu. Le vieillard éludait toutes ses questions, et se révélait une piètre ressource pour ce dont il avait le plus besoin pour l'instant : un début d'explication. D'ailleurs, celà l'énervait, et puisqu'il se retrouvait à discuter avec quelqu'un qu'il ne connaissait même pas, il décida de faire montre de son mécontentement.
- Et vous, pourquoi ne répondez-vous pas à mes questions ?
- Je ne suis pas là pour répondre bêtement à des questions n'ayant aucun sens. Au moins, tu pourrais les poser dans l'ordre. Tu as faim ?
Alors qu'il finissait sa phrase, il tira de son sac un paquet vert et s'affaira à le déplier avec soins. Sa question révéla à Valérie ce qui allait sans doute primer dans les minutes à venir : il avait faim plus que tout. Et sa bouche était tellement pâteuse que seule sa soif aurait pu rivaliser avec son appétit. Comme il n'avait pas de raison de se méfier d'un vieil homme à l'air plus inoffensif que malin, il accepta l'invitation.
La nourriture qu'on lui offrait était aussi étonnante que relevée. Il s'agissait de morceaux épais de viande séchée et épicée. Il lui avait déjà été donné de goûter ce genre de mets, préparé à base de boeuf séché et de divers poivres et épices, mais la viande semblait... différente. Bien plus tendre pour commencer, et son goût délicat s'accordait à merveille avec la vigueur des condiments qui l'honoraient. Pour l'instant, il ne préférait pas savoir de quoi il s'agissait. Il était habitué aux repas consistants dès le réveil, n'ayant jamais été très partisan des petits déjeuners sucrés. Pour toute boisson il reçut un peu d'eau fraîche. Une eau minérale sans doute, étant donné sa dureté.
Le vieil homme ne le quittait pas des yeux, mais Valérie était trop concentré sur la mastication de cette généreuse pitance pour s'interrompre et poser une question à laquelle il n'aurait sans doute aucune réponse en retour. A la place, il fit des yeux le tour du paysage.
Le vieil homme et lui étaient assis sur l'herbe, accoudés à un petit escarpement rocheux qui, à voir le mouvement des arbres autour d'eux, les protégeait du vent. Devant eux, au creux d'un coquet cercle de pierres, quelques flammes faisaient la ronde. Plus loin, à quelques pieds sur sa droite, un sentier s'éloignait dans deux directions distinctes, formé de terre battue à force d'être foulée. De chaque côté du sentier, les arbres prenaient du recul afin de laisser la lumière du jour dorer la peau des voyageurs. Mais plus loin, ils s'épanouissaient en une forêt relativement dense qui ne lui permettait pas de voir plus loin qu'une dizaine de mètres. Bien que déserte, la route paraissait parfaitement entretenue. En tous cas, c'est ce qu'il déduisit de la discipline singulière imposée aux petits buissons bordant la lisière de la forêt. De même, l'herbe était tellement riche et régulière qu'il l'aurait plutôt désignée à l'aide du mot "pelouse".
Son estomac commençant à crier satiété, il termina son bout de viande, prit une grande gorgée d'eau fraîche, et mit son cerveau en marche. A sa gauche, l'ancêtre le regardait toujours, manifestement pendu à ses lèvres bien qu'il n'eut pas décroché un mot depuis une bonne dizaine de minutes. Quelque chose semblait systématiquement attirer le regard du vieil homme, toujours incapable de se débarasser du sourire tronant au milieu de sa figure fine et flasque. Avant que son alpiniste labial ne lâche prise pour s'enfoncer dans des abîmes de solitude, Valérie consentit à reprendre la conversation sur de meilleures bases.
- Pourquoi me fixez-vous comme ça avec le sourire ?
- Parce que tu es celui que j'attendais !
- Vous n'allez pas m'expliquer ce que je fais ici je suppose...
- C'est une question ?
- Bon écoutez, je ne sais ni où je suis, ni ce que j'y fais, ni comment j'y suis arrivé.
Maintenant qu'il avait le ventre plein, il sentit que sa colère avait également profité du repas. Elle commençait même à lui remplir le crâne, et il n'y avait qu'une seule personne vers laquelle la tourner. Laissant traîner la fin de sa phrase, il reprit :
- Alors si vous n'êtes pas disposé à m'aider, je crois que je ferais mieux de m'en aller.
Ses joues commençaient à rosir lorsque le vieillard bondit sur ses maigres jambes arquées. Lui aussi commençait à perdre patience et le moins qu'on puisse dire, c'est que ca se voyait. Il leva les bras au ciel.
- Et pour aller où sombre crétin ? Tu l'as dit toi même, tu n'as même pas idée d'où tu es.
Valérie baissa les yeux. L'homme, par un habile geste théatral, avait baissé ses bras qu'il tendait désormais vers le sol devant lui.
- Allez, dis-moi par où tu veux partir, et explique-moi pourquoi !
Il s'était maintenant retourné, laissant Valérie stupéfait. Depuis son réveil, il avait l'impression d'être un parfait crétin. Et en même temps, qui ne le serait pas en de pareilles circonstances ? Il tourna la tête vers son interlocuteur. Celui-ci, toujours de dos, gardait cependant la tête sur le côté, comme s'il voulait s'assurer que son invité ne ratait pas une miette du spectacle qu'il lui offrait. Maintenant qu'il était redevenu le centre de son univers, il s'accorda un nouveau sourire et reprit la parole.
- Je parie que tu n'as même pas regardé ton épaule. J'ai pourtant fait de mon mieux pour y attirer ton attention !
- Mon épaule ?
- Dis-moi, tu es toujours aussi vif, ou tu as décidé de mettre ton cerveau en pause aujourd'hui ?
Valérie se fit intérieurement la remarque que le vieil homme n'était pas vraiment loin de la vérité. La seule différence c'est qu'il n'avait rien décidé du tout. Son cerveau s'était absenté sans le prévenir, et sans même lui laisser un mot. Il faudrait faire avec, ou plutôt sans. Et puis il avait toujours ses sourcils, et il en profita pour les froncer.
- Mon épaule ?
- Ca, tu l'as déjà dit...
Valérie tourna la tête vers son épaule gauche. Apparemment, elle attendait très sagement à sa place habituelle. Quoi qu'un peu douloureuse, rien n'indiquait qu'elle eût quoi que ce soit d'anormal. Il en allait de même pour son autre épaule. Sans doute que leur condition commune leur permettait de jouir d'une communication sans égal pour rester au même moment parfaitement là où on s'attendait à les voir. Il poursuivit son inspection en relevant la manche de son maillot de corps. Paré de tout un tas de belles couleurs, un tatouage lui saillait l'épaule gauche, le rendant aussi charismatique qu'un vieux pirate trimballant une perruche bariolée sur ses épaulettes. Encore une fois, le mot s'était répandu dans la communauté des épaules, et son épaule droite arborait sensiblement le même symbole. Il s'agissait d'une sorte de Yin et de Yang auxquels on aurait adjoint deux autres entités. Et au lieu des classiques figures Noire et Blanche, lui avait hérité d'un Bleu, d'un Jaune, d'un Rouge, et d'un Vert.
- Qu'est-ce que c'est ?
Valérie parlait sans animosité aucune. Comme résigné à laisser le destin jouer avec lui comme une petite fille jouerait avec une poupée, la barbouillant de maquillage et lui offrant des aventures aussi fantaisistes qu'ennuyeuses. Du moins pour la poupée.
- Ha, enfin, nous y voilà. Depuis le temps que j'attendais que tu me poses cette question !
Le vieillard semblait tout excité.
- Et bien maintenant que je l'ai posée, que diriez-vous d'y répondre ?
- J'arrive, j'arrive. Depuis le temps que je prépare cet instant, laisse-moi au moins en profiter.
Il se rassit et se cala contre le mur de pierre, s'installant confortablement avant d'entamer ce qui allait sans doute être une bien longue discussion.
Cinq minutes après, enfin, la conscience réintègre sa place dans cette coquille d'onirisme, et rétablit son omnipotente autorité. Valérie se réveille, et c'est pas le moment de lui parler.
Pourtant, c'est le moment que choisira le vieillard l'ayant veillé pour s'adresser à lui pour la première fois.
- Alors, jeune homme, on se décide enfin à abréger sa grasse matinée ?
Valérie eut envie de crier qu'on le laisse tranquille. Au lieu de ça, il répondit :
- Wizefaygl... ?
Pourtant, il avait horreur qu'on s'adresse à lui à la troisième personne, et comme vu précédemment, c'était pas le moment. D'ailleurs, tous ses proches le savaient, et l'évitaient plus que tout dans cette période post-natale. Lorsqu'il prit conscience que celà l'intriguait follement et que ca lui ferait peut-être sa journée, il tenta d'ouvrir un oeil. Il s'en sait capable, quoi que ceux-ci peinent encore à reconnaitre son autorité en la matière.
Toujours allongé, il finit par mener à son terme la première mission du matin : ouvrir un oeil. Il choisit l'oeil gauche, pour une raison laissée à sa discrétion. La première chose qu'il vit, outre le fait qu'il faisait désespérément jour (d'ailleurs, il l'aurait parié), fut un visage émacié. Travaillé par de trop nombreuses années d'existence, le visage du vieillard arborait un sourire à couper un cheval dans le sens de la longueur. Ce visage lui était parfaitement inconnu, mais bien qu'au comble de l'étonnement Valérie n'éprouva aucune peur. Quelque chose ne tournait pas rond, et son esprit cartésien lui soufflait discrètement qu'il ne s'était certainement pas autant réveillé qu'il l'aurait cru. Il était cependant difficile de s'inquiéter devant un visage aussi amical.
Lorsqu'il put enfin ouvrir les deux yeux et qu'il eût retrouvé la clé du buffet dans lequel il rangeait toujours sa raison et son sens critique, il comprit que la réalité voulait lui faire une farce. La meilleure preuve étant qu'il n'était pas dans son lit, l'endroit même où il s'était pourtant endormi la veille. Sa logique était imparable, et il se félicita d'être aussi vite parvenu à une telle conclusion. Puis il s'avisa n'en être pas pleinement satisfait, et commenca par chercher des indices dans le paysage. Il lui fallait une source d'informations rationnelle, et c'était sans doute le meilleur moyen d'éclaircir ce qui s'avérait déjà être la deuxième mission de la journée, et qui se résumait à une simple phrase : "Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?"
- Tu cherches quelque chose ?
Le veillard, toujours souriant, se proposait manifestement comme source d'information fiable et abondante. Bien que Valérie, aussi loin qu'il pouvait s'en souvenir, ne l'eût jamais compté parmi ses connaissances, il était persuadé que le vieil homme ne rêvait que d'une chose : répondre à ses questions. Il décida de remettre son inspection des environs à plus tard, créant dans son esprit deux petites boîtes auxquelles il donna des noms en point d'interrogation. L'une était estampillée "Où suis-je ?", et l'autre "Qui c'est ce type bizarre qui a déjà l'air de m'aimer un peu trop ?". Toujours avide de raisonnement bien construit, il se demanda laquelle poser en premier au mystérieux personnage, et à la façon d'édulcorer sa deuxième interrogation.
- Mais... qui êtes-vous ? parvint-il enfin à bafouiller.
Il s'était décidé en réservant pour la fin la question dont la réponse serait la plus longue.
- Boarf, rien de plus qu'un humble vieillard.
Comme il s'attendait à recevoir un prénom et un nom, accompagnés d'un titre et plus si affinité, il se sentit quelque peu décontenancé. L'esprit encore embué, il tenta malgré tout ce qu'il aimait appeler une approche tangeantielle.
- C'est bien ce qu'il me semblait. Et que faites-vous ici ?
En prononcant ces mots, il se rendit compte que, n'ayant toujours pas de réponse à sa première interrogation, sa phrase n'avait pas le moindre sens.
- Foutre des Dieux, j'attendais ton réveil pardis !
- Mon ... réveil ?
- Toutafé, ton réveil, et maintenant que c'est fait, j'attends de voir ce que tu comptes faire.
- A quel sujet ?
- Dis-moi, y'a-t-il une chance, même infime, pour que tu me poses des questions, disons, utiles ?
Valérie se sentait un peu perdu. Le vieillard éludait toutes ses questions, et se révélait une piètre ressource pour ce dont il avait le plus besoin pour l'instant : un début d'explication. D'ailleurs, celà l'énervait, et puisqu'il se retrouvait à discuter avec quelqu'un qu'il ne connaissait même pas, il décida de faire montre de son mécontentement.
- Et vous, pourquoi ne répondez-vous pas à mes questions ?
- Je ne suis pas là pour répondre bêtement à des questions n'ayant aucun sens. Au moins, tu pourrais les poser dans l'ordre. Tu as faim ?
Alors qu'il finissait sa phrase, il tira de son sac un paquet vert et s'affaira à le déplier avec soins. Sa question révéla à Valérie ce qui allait sans doute primer dans les minutes à venir : il avait faim plus que tout. Et sa bouche était tellement pâteuse que seule sa soif aurait pu rivaliser avec son appétit. Comme il n'avait pas de raison de se méfier d'un vieil homme à l'air plus inoffensif que malin, il accepta l'invitation.
La nourriture qu'on lui offrait était aussi étonnante que relevée. Il s'agissait de morceaux épais de viande séchée et épicée. Il lui avait déjà été donné de goûter ce genre de mets, préparé à base de boeuf séché et de divers poivres et épices, mais la viande semblait... différente. Bien plus tendre pour commencer, et son goût délicat s'accordait à merveille avec la vigueur des condiments qui l'honoraient. Pour l'instant, il ne préférait pas savoir de quoi il s'agissait. Il était habitué aux repas consistants dès le réveil, n'ayant jamais été très partisan des petits déjeuners sucrés. Pour toute boisson il reçut un peu d'eau fraîche. Une eau minérale sans doute, étant donné sa dureté.
Le vieil homme ne le quittait pas des yeux, mais Valérie était trop concentré sur la mastication de cette généreuse pitance pour s'interrompre et poser une question à laquelle il n'aurait sans doute aucune réponse en retour. A la place, il fit des yeux le tour du paysage.
Le vieil homme et lui étaient assis sur l'herbe, accoudés à un petit escarpement rocheux qui, à voir le mouvement des arbres autour d'eux, les protégeait du vent. Devant eux, au creux d'un coquet cercle de pierres, quelques flammes faisaient la ronde. Plus loin, à quelques pieds sur sa droite, un sentier s'éloignait dans deux directions distinctes, formé de terre battue à force d'être foulée. De chaque côté du sentier, les arbres prenaient du recul afin de laisser la lumière du jour dorer la peau des voyageurs. Mais plus loin, ils s'épanouissaient en une forêt relativement dense qui ne lui permettait pas de voir plus loin qu'une dizaine de mètres. Bien que déserte, la route paraissait parfaitement entretenue. En tous cas, c'est ce qu'il déduisit de la discipline singulière imposée aux petits buissons bordant la lisière de la forêt. De même, l'herbe était tellement riche et régulière qu'il l'aurait plutôt désignée à l'aide du mot "pelouse".
Son estomac commençant à crier satiété, il termina son bout de viande, prit une grande gorgée d'eau fraîche, et mit son cerveau en marche. A sa gauche, l'ancêtre le regardait toujours, manifestement pendu à ses lèvres bien qu'il n'eut pas décroché un mot depuis une bonne dizaine de minutes. Quelque chose semblait systématiquement attirer le regard du vieil homme, toujours incapable de se débarasser du sourire tronant au milieu de sa figure fine et flasque. Avant que son alpiniste labial ne lâche prise pour s'enfoncer dans des abîmes de solitude, Valérie consentit à reprendre la conversation sur de meilleures bases.
- Pourquoi me fixez-vous comme ça avec le sourire ?
- Parce que tu es celui que j'attendais !
- Vous n'allez pas m'expliquer ce que je fais ici je suppose...
- C'est une question ?
- Bon écoutez, je ne sais ni où je suis, ni ce que j'y fais, ni comment j'y suis arrivé.
Maintenant qu'il avait le ventre plein, il sentit que sa colère avait également profité du repas. Elle commençait même à lui remplir le crâne, et il n'y avait qu'une seule personne vers laquelle la tourner. Laissant traîner la fin de sa phrase, il reprit :
- Alors si vous n'êtes pas disposé à m'aider, je crois que je ferais mieux de m'en aller.
Ses joues commençaient à rosir lorsque le vieillard bondit sur ses maigres jambes arquées. Lui aussi commençait à perdre patience et le moins qu'on puisse dire, c'est que ca se voyait. Il leva les bras au ciel.
- Et pour aller où sombre crétin ? Tu l'as dit toi même, tu n'as même pas idée d'où tu es.
Valérie baissa les yeux. L'homme, par un habile geste théatral, avait baissé ses bras qu'il tendait désormais vers le sol devant lui.
- Allez, dis-moi par où tu veux partir, et explique-moi pourquoi !
Il s'était maintenant retourné, laissant Valérie stupéfait. Depuis son réveil, il avait l'impression d'être un parfait crétin. Et en même temps, qui ne le serait pas en de pareilles circonstances ? Il tourna la tête vers son interlocuteur. Celui-ci, toujours de dos, gardait cependant la tête sur le côté, comme s'il voulait s'assurer que son invité ne ratait pas une miette du spectacle qu'il lui offrait. Maintenant qu'il était redevenu le centre de son univers, il s'accorda un nouveau sourire et reprit la parole.
- Je parie que tu n'as même pas regardé ton épaule. J'ai pourtant fait de mon mieux pour y attirer ton attention !
- Mon épaule ?
- Dis-moi, tu es toujours aussi vif, ou tu as décidé de mettre ton cerveau en pause aujourd'hui ?
Valérie se fit intérieurement la remarque que le vieil homme n'était pas vraiment loin de la vérité. La seule différence c'est qu'il n'avait rien décidé du tout. Son cerveau s'était absenté sans le prévenir, et sans même lui laisser un mot. Il faudrait faire avec, ou plutôt sans. Et puis il avait toujours ses sourcils, et il en profita pour les froncer.
- Mon épaule ?
- Ca, tu l'as déjà dit...
Valérie tourna la tête vers son épaule gauche. Apparemment, elle attendait très sagement à sa place habituelle. Quoi qu'un peu douloureuse, rien n'indiquait qu'elle eût quoi que ce soit d'anormal. Il en allait de même pour son autre épaule. Sans doute que leur condition commune leur permettait de jouir d'une communication sans égal pour rester au même moment parfaitement là où on s'attendait à les voir. Il poursuivit son inspection en relevant la manche de son maillot de corps. Paré de tout un tas de belles couleurs, un tatouage lui saillait l'épaule gauche, le rendant aussi charismatique qu'un vieux pirate trimballant une perruche bariolée sur ses épaulettes. Encore une fois, le mot s'était répandu dans la communauté des épaules, et son épaule droite arborait sensiblement le même symbole. Il s'agissait d'une sorte de Yin et de Yang auxquels on aurait adjoint deux autres entités. Et au lieu des classiques figures Noire et Blanche, lui avait hérité d'un Bleu, d'un Jaune, d'un Rouge, et d'un Vert.
- Qu'est-ce que c'est ?
Valérie parlait sans animosité aucune. Comme résigné à laisser le destin jouer avec lui comme une petite fille jouerait avec une poupée, la barbouillant de maquillage et lui offrant des aventures aussi fantaisistes qu'ennuyeuses. Du moins pour la poupée.
- Ha, enfin, nous y voilà. Depuis le temps que j'attendais que tu me poses cette question !
Le vieillard semblait tout excité.
- Et bien maintenant que je l'ai posée, que diriez-vous d'y répondre ?
- J'arrive, j'arrive. Depuis le temps que je prépare cet instant, laisse-moi au moins en profiter.
Il se rassit et se cala contre le mur de pierre, s'installant confortablement avant d'entamer ce qui allait sans doute être une bien longue discussion.

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